From the Library of
\ Henry Tresawna Qerrans
Fellow of Worcester Collège^ Oxford 1882-1921
aven /AJoifer^
BINDINGLIS; ;AUG 1 1923
y
L'ALBAN IE INCON NUE
OUVRAGES DU MEME AUTEUR
VOLUMES
LA
LA
LE
POLITIQUE FRANCO-ANGLAISE ET L'ARBI- TRAGE INTERNATIONAL (Ouvrage couronné par l'Académie française) . i vol. in-16. Perrin, 1904.
QUESTION DAUTRICHE-HONGRIE dans LES QUESTIONS ACTUELLES DE POLITIQUE ÉTRANGÈRE EN EUROPE. 1 vol. in-16, Félix Alcan, 1907, 3e éd.
SOCIALISME EN AUTRICHE ET EN HONGRIE dans LE SOCIALISME A L'ÉTRANGER. 1 vol. in-16, Félix Alcan, 1909. LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN HONGRIE (Ouvrage couronné par l'Académie des Sciences morales et politiques. Prix Audiffret-Pasquier), 1 vol. in-8, Félix Alcan, 1909
BROCHURES
LES NATIONALITÉS EN AUTRICHE : AUTOUR DE TRIESTE (ITALIENS, SLAVES ET ALLEMANDS). Une brochure in-3. Bibliothèque des questions diploma- tiques et coloniales, 1902 (épuisé).
LA PAPAUTÉ, LA TRIPLE ALLIANCE ET LA POLI- TIQUE EXTÉRIEURE DE LA FRANCE. Une bro- chure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques et coloniales, 1904 (épuisé).
LE SOCIALISME MUNICIPAL EN ITALIE. Une bro- chure in-8, F. Alcan, 1904.
LE RÉGIME DES CHEMINS DE FER EN ITALIE. Une brochure in-8, Giard et Brière, 1905.
CHEZ LES SERBES, notes de voyage. Une forte brochure. in-8, avec cartes, Bibliothèque des questions diploma- tiques et coloniales, 1906.
L'AUTRICHE NOUVELLE, SENTIMENTS NATIO- NAUX ET PREOCCUPATIONS SOCIALES. Une. brochure in-8, F. Alcan, 1908.
/
IPEK. LE JEUNE FILS DU RICHE CHEF ALBANAIS ZENEL BEY,
UN PARENT ET UN SERVITEUR.
L'Alli.-uiif inconnue.
l. i, Frontispi
GABRIEL LOUIS-JARAY
L'ALBANIE INCONNUE
OUVRAGE ILLUSTRE
DE 60 GRAVURES TIRÉES HORS TEXTE
ET DUNE CARTE EN NOIR
PRÉFACE DE M. G. HANOTAUX
de l'Académie Française. DEUXIÈME ÉDITION
L )
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79. BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS 1913
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays. Copyright by Hachette and C» 1913.
PREFACE
Depuis Tannée 1431, date où les Turcs prirent Janina, l'Albanie est inconnue à l'Europe, in- connue à ses plus proches voisins, on pourrait dire inconnue à elle-même. Deux noms à peine sont dans les mémoires, le libérateur d'un moment, Scanderbeg, et Ali, pacha de Janina : pour tout le reste, l'obscurité la plus noire !
Qui croirait que nul voyageur étranger n'avait franchi les montagnes centrales de Liuma et de Mirdite avant que notre énergique compatriote Louis-Jaray, poussé par un instinct vraiment divi- natoire et profitant d'une période d'accalmie, suite de la campagne de Djavid pacha, ait accompli, en l'été 1909, le redoutable voyage. Le récit de cette excursion hardie nous vaut un des livres les plus intéressants et les plus « opportuns » que l'on puisse lire.
Si les diplomates et si le public, sevrés de rensei- gnements sur ce sujet difficile, veulent avoir la
PRÉFACE
moindre idée de la question qui va devenir, pendant des années, une question européenne, qu'ils pren- nent ce livre et le méditent ligne par ligne : ce sera leur Bible et leur Coran.
Du pays, de ses habitants, des aspirations mul- tiples, des complications inévitables, des solu- tions possibles, ils ne sauront juste que ce que cet ouvrage leur apprendra et, après qu'ils l'auront lu, ils auront appris du moins — que c'est effroya- blement compliqué !
Il y a quelque temps, mon illustre confrère, le comte de Mun, me disait avec quelle satisfaction il avait relu et étudié, à propos des événements actuels, les travaux que la jeune école de publicistes français a multipliés, depuis quelques années, sur la question d'Orient et les questions annexes. R. Pinon, Chéradame, Loiseau, R. Henry, R. Moulin, Bérard, Choublier et tant d'autres ont prodigué aux gou- vernements et à l'opinion les renseignements pris sur le fait, les aperçus documentés, les conseils pro- venant d'une parfaite connaissance des choses et des lieux. Mais l'Albanie, mystérieuse, inabor- dable, interdite, était restée dans l'ombre. Louis- Jaray a fait, au péril de ses jours (c'est à la lettre), le voyage impossible ; il a réalisé le tour de force et, grâce à lui, nous savons quelque chose de Y Albanie inconnue.
(VI)
PRÉFACE
L'écrivain-voyageur, avec un esprit d'observa- vation pénétrant, avec un talent : pareil à sa nature, décidé, soutenu, sain et vigoureux, trace à grands traits un vaste tableau où tous les détails vivent, tandis que l'ensemble reste harmonieux et clair : cette littérature des voyages est, décidément, à l'égal de la littérature des mémoires, une ver- doyante annexe du domaine intellectuel français.
On suit l'explorateur et ses quinze hommes d'es- corte dans la marche risquée qu'il accomplit en boucle depuis Uskub jusqu'à l'Adriatique par Pritchina, Mitrovitza, Ipek, Prizrend, Liuma, Orosch au pays des Mirdites, Scutari, Antivari, Giovanni di Medua, Durazzo, pour revenir à Uskub; et tous ces noms, devenus subitement célèbres, s'appliquent, en suivant son itinéraire, à des réalités, évoquent à la fois des paysages sublimes et des intérêts humains, racontent des traditions et des émotions qui donnent à l'Albanie un caractère à la fois sauvage et antique dans l'évolution moderne européenne. Ce peuple tout jeune est un peuple très vieux : cela fait le plus singulier mélange.
Voici un petit « quadro » que l'auteur, selon sa
manière si prenante et si vive, trace, à Prizrend,
d'après le « Saint » de la région, le cheik Adem
(Adam). Ne nous retrouvons-nous pas en plein
(vu)
PRÉFACE
Moyen Age, aux temps des François, des Antoine et des Bernardin?
« Le cheik habite une petite maison retirée loin de la ville, entourée d'un jardin, soigneusement abritée par des murs élevés ; quand on pénètre dans cet enclos, les yeux sont de suite charmés ; rien n'est ordonné et tout est délicieusement assemblé ; ce sont des fleurs rares jetées comme par la nature à travers la verdure des herbes et des arbres ; des ruisselets d'eau vive courent rapides à travers le jardin et l'éclairent de leur sillon lumineux ; une chatte blanche, d'une fourrure immaculée, glisse entre les fleurs. Quand nous pénétrons, le cheik Adem s'emploie à quelque besogne de jardinage ; il accourt ;... L'expression fine et intelligente de son visage méditatif, la politesse raffinée de ses manières, la voix pure et chantante dont le son frôle comme une caresse, le langage choisi et fleuri et l'usage d'une langue poétique aux vocables harmonieux, l'aspect enfin du personnage dont la silhouette et la blancheur saisissent, tout fait comprendre sans peine l'attrait qu'il exerce sur les hommes cultivés, musulmans ou chrétiens, la vénération extrême qu'il inspire à tout le peuple d'alentour et l'auto- rité qu'il a prise sur ces âmes naïves... ! » C'est bien il Santo ; mais alla turca.
(vm)
PRÉFACE
Il faut descendre du rêve dans la réalité et de la poésie à la prose. Ce n'est pas l'heure de s'attarder aux « fioretti » du chemin. Scutari, Janina sont assiégées. La question de l'Albanie a été posée devant l'Europe par l'ultimatum foudroyant des événe- ments.
Que sera l'Albanie? Quelles seront ses limites? Comment se rattachera-t-elle au reste du monde ? Quel est son avenir politique, économique, interna- tional? Quelles seront les influences qui s'exer- ceront sur elle? Quel sera son futur gouvernement? Louis-Jaray n'est pas seulement un touriste ami du pittoresque, c'est un politique. Il a eu l'intuition très précise de tous ces problèmes à la veille du jour où ils allaient se poser. Il les aborde franche- ment, il les élucide ou du moins les explique. Que penser d'après lui?
Du point de vue albanais, on voit bien qu'il n'y a d'autre solution que dans une large autonomie, mais une autonomie à la fois pleinement indépen- dante et nettement circonscrite. Il faudrait que l'Albanie fût libre, et on se demande si elle peut l'être : sa situation géographique au triple front, sa situation religieuse à la triple croyance, ses voisi-
(ix)
h
PRÉFACE
nages à la triple influence, son histoire elle-même à la triple origine, la subordonnent toujours en la provoquant sans cesse, et c'est pourquoi ce malheu- reux et beau pays s'est attardé dans la stagnation et l'anarchie.
L'Albanie n'est pas, tant s'en faut, un pays mort : il est en pleine vie, et, si j'ose le dire, en pleine offensive contre les pays voisins. L'Albanais lutte contre le Monténégrin, refoule le Serbe, balance le Grec, joue habilement des ambitions rivales de l'Autrichien et de l'Italien. Il fait tête partout et ne réclame très énergiquement qu'une chose : la liberté et « son fusil sur la montagne ». Nul ne l'a dompté et nul ne le domptera qu'au prix de sacri- fices inouïs et qui, sans doute, ne seraient pas récom- pensés. Un millier de mânnlichers aux mains de ces grimpeurs tiendraient en échec, aux passages des montagnes inaccessibles, des régiments et des corps d'armée. Pour être maître de l'Albanie, il faudrait dénicher ses habitants jusque dans leurs nids d'aigle et peut-être les détruire jusqu'au dernier. Le beau travail !
« Une population belliqueuse, indépendante et arriérée, des montagnards énergiques, agiles et audacieux, des hommes tous armés de fusils et bons tireurs, des musulmans et des catholiques qui veulent, avant tout rester libres, vivre sous leurs
PRÉFACE
lois traditionnelles, s'opposer à toute autorité extérieure, qui ne sont pas forcément hostiles aux étrangers, mais pleins de méfiance à l'égard de leurs entreprises, des particularistes décides, par- lant des langues différentes et qui, jusqu'à 1912, ne s'étaient même pas entendus entre eux », telle est cette nationalité avec laquelle la Turquie a dû compter depuis des siècles et avec laquelle l'Europe aura à compter désormais, — car l'idée nationale en Albanie domine tout, même la reli- gion.
On dit : « les Balkans aux Balkaniques ». Mais les Albanais sont aussi des Balkaniques et, en fait, les seuls qui soient restés indomptés. Aucune puis- sance n'a été assez forte jusqu'ici, ou ne sera jamais assez forte, sans doute, pour les vaincre : mais , sont-ils capables de se vaincre eux-mêmes ? C'est-à-dire de s'organiser et de se pacifier. Comment vivront-ils avec leurs voisins, les Serbes, les Bulgares, les Monténégrins, les Grecs? Musulmans et catholiques acceptent-ils, et sous quelle forme acceptent-ils, leur séparation d'avec la Turquie? Que feront-ils de leurs ports tant convoités, Saint-Jean-de-Mudua, Durazzo, Vallona? Comment se dégageront-ils et se dégageront-ils jamais des influences rivales autri- chienne et italienne? En un mot, l'Albanie vivra-t- elle, est-elle digne de vivre?
(XI)
PRÉFACE
Ces questions se pressent à la lecture d'un livre d'un intérêt si passionnant, et ce livre, lui-même, aidera à les résoudre. Il arrive à son heure, puis- qu'il révèle à l'Europe la plus attardée de ses pro- vinces au moment précis où elle devient la plus jeune de ses nations.
Gabriel Hanotaux.
INTRODUCTION
De 1908 à 1913, V Albanie a joué le premier rôle dans la question d'Orient : en 1908, c'est elle qui a décidé de la chute de l'ancien régime ; de- puis 1909, c'est elle qui a été la pierre d'achoppe- ment du régime jeune-turc; en août 1912, le triomphe des Albanais victorieux entrant à Uskub a sonné le glas de la domination de la Sublime Porte en Macé- doine ; quand, en octobre 1912. les armées des Alliés balkaniques sont entrées en Turquie, ils sont entrés dans une Turquie anarchique, je veux dire dans une Macédoine où les autorités, depuis quelques mois, avaient été en fait annihilées et parfois chassées par les Albanais ; enfin la question albanaise est le plus grave problème qui reste à résoudre après le rejet des Turcs à Constantinople et en Asie-Mineure.
Le pays et les hommes qui ont joué un rôle si important dans noire histoire d'hier, d'aujourd'hui et de demain, sont cependant des inconnus. Quelques voyageurs ont parcouru les abords de la région, soit en Adriatique, soit en Macédoine; presque aucun n'y a pénétré, et nul n'y a passé depuis mon voyage.
(xiii )
INTRODUCTION
Celui-ci date de deux années; mais, malgré sadate, ce témoignage reste le plus récent et, comme il est presque unique sur quelques points, je le livre au public. J'ai indiqué les événements nouveaux qui se sont passés depuis 1910 et dont V authenticité est certaine : ils sont en petit nombre, les faits étant presque toujours défigurés, quand leur écho dépasse les limites de ce pays et même quand il y demeure. Le lecteur trouvera avant tout dans ces pages la transcription de ce que j'ai entendu, la reproduction de ce que j'ai vu et les impressions qu'a produites sur moi un contact pro- longé avec les choses et les gens d'Albanie.
L'Albanie recule ses limites jusqu'à Uskub ; les Albanais assignent à leur pays comme frontière du nord la Serbie et le cours du Vardar. Uskub est à la fois une de leurs citadelles avancées et une de leurs métropoles. Cette prétention des Arnaules me conduit à choisir ce lieu comme point de départ de mon voyage ; j'y arrive au début d'août; quelques années avant, à la fin d'un automne froid et boueux, je suis demeuré dans celle ville, sans désirer y prolonger un séjour peu agréable. Mais j'eus, à ce moment, des entretiens avec un homme qui est au fait des questions alba- naises et que je retrouve ici ; de ces conversations me vint l'idée d'entreprendre un voyage de reconnais- sance dans cette Albanie difficile d'abord et mysté- rieuse de sentiments, qui subsiste comme une survi-
(XIV)
INTRODUCTION
vance en Europe, à la porte de ï Italie et de V Autriche, contrée où V étranger ne peut pas pénétrer, qui est plus fermée que la Chine ou V Afrique centrale et dont les tribus montagnardes paraissent inhospitalières à Végal de celles de l'Atlas marocain.
En 1907, la Macédoine et les approches de V Albanie étaient dans un étal de perpétuel insécurité ; une voie de communication, pour être utilisable, devait être, comme la voie ferrée de la frontière serbe à Uskub, militairement gardée ; si, dans la ville même, V ordre était sauf, il fallait y demeurer comme dans un refuge, dont on ne pouvait s'éloigner et où, même, il était recommandé de rester clos chez soi après la tombée du jour.
Or, voici qu'en entreprenant en août 1909 la mis- sion qui m'est donnée, j'ai cette chance inespérée d'arriver juste pendant la période courte de .quelques mois où, après la révolution jeune-turc, on peut cir- culer avec un minimum de sécurité en Albanie. Dans le cœur de l'Albanie du Nord, à travers l'épais bour- relet de chaînes qui sépare Uskub de l'Adriatique, il était, avant cette date, presque impossible de passer. On cite quelques exemples de voyageurs qui suivirent à grand' peine, sous un déguisement, la rouie du Drin de Prizrend à Scutari ; mais l'ancien régime, même quand les tribus albanaises étaient calmes, ne vou- lait pas que les Européens entrent en relation avec elles : il craignait les intrigues ; l'Albanie musul- mane, inviolée et inconnue, lui paraissait la plus
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INTRODUCTION
sûre garantie de sa puissance en Turquie d'Europe : citadelle naturelle, où il était interdit de pénétrer, elle surveillait les chrétiens de Macédoine et du Sud qui se battaient sous ses bastions ; elle les repoussait peu à peu vers la frontière ou vers la plaine; Bulgare, Serbe ou Grec sentait en V Albanais la vraie force musul- mane qui dominait la Macédoine. Bien mieux, non seulement il la tenait à sa merci, comme le montagnard armé, hardi, sûr de V impunité et soutenu par le pou- voir fait ce qu'il veut du paysan timoré et traqué ; mais il descendait de ses montagnes, il débordait dans la plaine pour conquérir, par une émigration à moitié pacifique et à moitié guerrière, les terres serbes et bul- gares. Combien de fois au cours de ce voyage, n'ai-je pas entendu dire : les Albanais sont venus ici depuis cinq, dix, vingt années, ils ont peu à peu pris ou acheté des terres, qu'ils cultivent le fusil en bandouil- lière. C'est la marée albanaise, dont la houle se fait sentir très loin jusqu'à la frontière serbe et jusqu'à Salonique. Est-il étonnant, dès lors, que l'ancien régime ait préféré tenir éloigné de ce centre d'action musulmane l'Européen curieux ou intrigant ?
Le nouveau régime s'établit : au lendemain de son triomphe c'est le règne du baiser Lamourelle : toutes les races, toutes les nations, toutes les religions sem- blent se rapprocher et communier dans des senti- ments de fraternelle amitié. Les Albanais musulmans des montagnes demeurent plus méfiants ; ils ne parti-
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INTRODUCTION
cipent pas à V allégresse générale ; la constitution n'a guère de sens pour leur esprit ; toutefois, elle leur est indifférente ; même, comme liberté, pour eux, signifie autonomie, ils accueillent la révolution sans hostilité : on leur persuade que « la constitution » signifie « le chériat », c'est-à-dire la loi musulmane et qu'elle est une garantie d'indépendance pour l'empire peut-être menacé de nouveaux démembrements depuis l'entre- vue de Reval ; c'est grâce à ce subterfuge que les jeunes- turcs purent faire connaître qu'une importante assem- blée de tribus albanaises avait acclamé la constitu- tion à Ferizoviich, le 15 juillet 1908. Cependant la paix régnait dans ces régions, troublée seulement par quelques brigandages ; c'était, pour les populations chrétiennes, le paradis après l'enfer.
C'est à ce moment que quelques rares voyageurs purent, sans se travestir, simplement en portant le fez, passer des plaines d'Uskub à Scutari par le Drin. Les Jeunes-Turcs laissaient faire ; les tribus libres étaient en paix ; il fallait seulement compter avec une certaine méfiance de l'étranger et un certain fana- tisme. On ne doit, du reste, exagérer ni l'un ni l'autre. Ce n'est pas une haine aveugle et irraisonnée ; elle n'est que la manifestation de certains sentiments ; si on les ménage, on peut échapper à leurs conséquences.
La tribu albanaise est méfiante, parce que l'inconnu paraît un espion qui vient voir le pays pour essayer de l'asservir ; il faut donc lui être présenté comme ami ou du moins comme voyageur sans mauvaise inlen-
[xvu)
INTRODUCTION
lion. Ainsi, lors de mon voyage dans le pays de Liuma, je fus 1res bien accueilli par un chef de tribu, parce que j'avais pris mes précautions pour entrer en relations avec lui ; il eut alors assez confiance en moi pour me remettre une lettre pour un de ses amis du Monténégro. Or ces mêmes gens avaient reçu peu de jours avant le vice- consul d' Autriche-Hongrie de Prizrend à coups de fusil. Ils l'avaient vu escalader une montagne avec une forte escorte, examiner le pays et prendre des notes, sans qu'il soit entré auparavant en relation avec eux. D'où méfiance, crainte et incident. Le fond de leur sentiment, c'est la crainte pour leur liberté, c'est la passion de l'indépendance et du particularisme.
On présente aussi l'Albanais comme très fana- tique. Il faudrait mieux dire qu'il est musulman très religieux ou plutôt très rigoriste ; tout ce qui semble une atteinte à la sainteté d'un lieu sacré, au respect dû à la femme, est pour lui intolérable, et il faut qu'il la venge aussitôt. Or, étant de caractère très susceptible et aussi de mentalité parfois un peu primitive, il regarde comme une offense, par exemple, le fait de photographier un tombeau de saint ou de regarder un peu fixement une femme, et un coup de fusil ou de poignard répond de l'insulte. L'étranger doit donc être d'une extrême prudence ; mais ces pratiques un peu farouches n'empêchent pas l'Albanais musulman d'accueillir bien l'étranger chrétien, d'être avec l'Alba- nais catholique de Mirdilie ou de Diakovo, avec l'Alba- nais orthodoxe d'El Bassan ou de Bérat en rapports
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INTRODUCTION
relativement aussi cordiaux que des gens d'Europe de religions différentes le sont entre eux.
Mais un tel milieu est plein d' embûches , ei on ne peut s'y aventurer qu'avec précaution. Aussi, les premiers voyageurs qui firent la traversée de l'Albanie du Nord, après la révolution, se contentèrent-ils de suivre la rude vallée du Drin, où l'on ne rencontre guère d'agglomérations, de circuler sur la rouie de cara- vane pratiquée continuellement par les indigènes, où l'on s'étonne moins de voir passer des visages inconnus .
Je désirais aller plus avant et pénétrer dans l'inté- rieur des montagnes albanaises, où, à ce que je crois, aucun Européen n'avait encore pu entrer (1). L'événe- ment me servit à souhait. Mon étoile voulut que j'arrivasse au moment où Djavid Pacha venait de terminer sa première campagne et allait commencer sa seconde. Dès la fin de 1908, en effet, l'inimitié naquit entre Jeunes-Turcs et Albanais. La Jeune-Turquie pré- tendait donner la liberté à sa manière, qui n'était pas celle des Albanais ; elle pensait leur faire admettre sans trop de difficultés la domination du pouvoir central, au prix de certaines concessions de formes ; mais les tribus albanaises se souciaient fort peu du
(1) M. Baldacci, professeur à V Université de Bologne, écrit en août 1911 ( Reu. p. et pari.) : « Tandis que les tribus mu- sulmanes de Diakovo et de Dibra n'ont encore été étudiées par aucun explorateur, à cause de leur résistance à toute pénétration, les tribus catholiques admettent plus facilement les étrangers, au prix, toutefois, de grosses difficultés, et à, condition que ceux-ci soient accompagnés d'un Albanais connu de ses compatriotes et respecté par eux » .
(xix;
INTRODUCTION
nouveau régime, et, quand on voulut les désarmer, les hostilités commencèrent. L'hiver de 1908-1909 fit régner le silence. Dès que le printemps eut rendu les chemins praticables, l'agitation, entretenue, notam- ment, par le chef albanais Issa Boletin ou Bolelinaz, recommença : le Gouvernement voulait faire livrer leurs armes à des hommes, qui, depuis des siècles, regardaient comme leur titre de noblesse le droit de porter le fusil en tout temps. Les Albanais mena- cèrent, en avril, les communications par voie ferrée entre Uskub et Milrovilza ; aussitôt, Djavid Pacha fut chargé de leur infliger une leçon et, avec moins de 2000 hommes, il parcourut la Vieille-Serbie, la plaine de Diakovo, détruisit des koulé, exila quelques beys, s'empara de nombreux fusils ; la plaine albanaise d'Uskub à Mitrovitza et à Prizrend paraissait paci- fiée et tranquille ; les Hasi, qui étaient entrés en lutte les premiers, semblaient mis à la raison. Quant aux tribus plus éloignées dans la montagne, elles étaient, jusqu'alors, restées hors des prétentions et des atteintes de Djavid Pacha, et leur méfiance ne se traduisait pas encore par la lutte ouverte.
En somme, quand j'arrivai, les tribus étaient, les unes surprises et matées, les autres indécises et mé- fiantes ; Djavid Pacha avait établi son quartier géné- ral à Mitrovitza, au retour de sa première expédition ; celle-ci avait été une sorte de promenade militaire pen- dant laquelle on avait démoli les petits châteaux forts avec le canon ; les bataillons turcs reprenaient leur
(XX)
INTRODUCTION
souffle, et le général se demandait jusqu'où il pourrait pousser, sans trop grand risque, sa seconde prome- nade militaire, qu'il comptait faire au début de V au- tomne. J'appris les intentions du commandement, en allant voir Djavid Pacha à Mitrovitza ; il me dit en riant : « // faut que je fasse encore une petite visite à MM. les Albanais. Je la leur rendrai cet automne. Pariez vite, c'est la paix de l'été et l'armistice entre deux batailles ; il vaut mieux que vous ne vous trou- viez pas entre nos canons et leurs fusils. »
Sur ce sage conseil, je me résous à partir aussitôt. Mon plan général, que j'aurai la chance de pouvoir exécuter intégralement, est le suivant: tracer une grande boucle de 900 à 1000 kilomètres, pariant d'Uskub et revenant à Uskub. Mon voyage s'étend sur plusieurs régions : la première est de beaucoup ta plus facile d'accès; je veux voir les Albanais de la plaine d'Uskub à Mitrovitza et de Mitrovitza à Priz- rend. De la sorte, j'ai l'avantage de me rendre compte des conquêtes albanaises sur les Serbes de Vieille- Serbie et de la vie des Albanais des villes ; à Uskub, Prichiina et Mitrovitza, les Albanais sont déjà nom- breux; ils sont les maîtres incontestés à Diakovo, Prizrend et Ipek, interdite aux étrangers il y a encore quelques mois; partant d'Uskub jusqu'au sandjak et de là gagnant Prizrend en longeant les montagnes, je visite ainsi les Albanais de la plaine ; c'est là que commence V « Albanie interdite ».
(xxi)
INTRODUCTION
Prizrend est V étape d'où l'on gagne l'intérieur avec le moins de difficultés matérielles ; mais je ne me sou- cie pas de suivre le Drin, par une rouie qui ne côtoie que des han (1) sans intérêt. Aussi mon projet est de quitter le Drin à son confluent avec le Dr in Noir et de pousser ensuite droit dans le Sud à travers le pays de Liuma, si les Liumioles, dont la réputation est peu favorable, veulent bien me laisser passer ; de là, je pense remonter au nord à travers la Mirdiiie, pour gagner Orosch, la résidence d'été de Vévéque catho- lique mirdite, puis Scuiari. Dans cette seconde partie du voyage, je traverse le bourrelet des montagnes alba- naises de la plaine à l'Adriatique et, pour la pre- mière fois, sans suivre la vallée du Drin. L'itinéraire est nouveau du confluent des deux Drin à Orosch et n'a encore jamais été reconnu. Je séjourne ainsi chez les tribus les plus typiques de l'Albanie du Nord, Liumiotes et Mirdites.
Je projette dans un voyage ultérieur de revenir à mon point de départ par une autre rouie : descendre par terre de Scuiari à Durazzo est possible, mais sans grand intérêt le long d'un rivage de sables et de lagunes, sous un soleil torride et en pays connu. Je préfère donc monter de Scuiari à Cettigné et redescendre à Callaro, où un bateau du Lloyd autrichien me mène jusqu'à Vallona, dans l'extrême-sud ; de là, je reviens à Durazzo et traverse les montagnes de l'Albanie du
(1) Méchantes auberges, où l'on trouve principalement de la vermine.
(xxn)
INTRODUCTION
Centre, de Durazzo à Monastir, par El Bassan ; mais, au lieu de prendre la route déjà parcourue de Durazzo à El Bassan, par la vallée du Scumbi, je désire passer par Tirana la verte, célébrée comme la plus jolie ville d'Albanie, et par les montagnes. A Monastir, deux routes se présentent au choix, pour rejoindre Uskub : celle de Vesi par la plaine, et celle de V ouest par la montagne ; celle dernière offre le grand intérêt de tra- verser les marches albanaises et bulgares et de permet- tre V observation des conquêtes albanaises de ce côté; elle fait visiter les villes albanaises de Goslivar et de Kalkandelem ; V hésitation n'est pas possible:
Cet itinéraire d'ensemble coupe ainsi l'Albanie du Nord, du Centre et de l'Est, dans toute sa largeur ; je passe et repasse du versant de la mer Egée à celui de l'Adriatique et reconnais les tracés projetés de chemin de fer destinés à relier, d'une part, Uskub, d'autre part, Salonique et Monastir à l'Adriatique.
Albanais de la plaine, d' Uskub à Prizrend, en riva- lité avec les Serbes ; Albanais indépendants des mon- tagnes du Nord, de Prizrend à Scutari ; Albanais musulmans et Albanais catholiques, Albanais des villes et Albanais des campagnes, Albanais soumis et Albanais autonomes, ils seront tour à tour le sujet de mon récit, et je voudrais quêteur image vive dans ces pages, comme dans mon souvenir. Les visions que donne un tel voyage en font oublier les dures fatigues et les dangers. Vivre quelques semaines dans un milieu qui fait remonter la pensée à des centaines et je dirais (xxm)
INTRODUCTION
presque à des milliers d'années en arrière, abandon- ner noire civilisation pour retrouver celle de nos aïeux, pouvoir croire qu'on voit des tribus gauloises avec leur beauté, leurs haines, leurs petitesses, leur courage, leur rivalité, avec leur vêtement seyant et leurs riches armes, parcourir ces monts en caravane armée et, des sommets, par un temps merveilleusement clair, distinguer les pays de civilisation que Von louche et qui ne vous pénètre pas, n'est-ce pas le plus rare privilège que puisse souhaiter un voyageur et qui me fut donné par une chance merveilleuse ?
'- )
L'ALBANIE INCONNUE
PREMIÈRE PARTIE
LES ALBANAIS DE LA PLAINE
(d'uskub a prizrend)
CHAPITRE PREMIER USKUB
Uskub de 1907 à 1912. — L'administration provinciale ; chez le vali. — A travers Uskub ; les races ; une fête de famille serbe. — L'importance historique et présente d'Uskub ; Uskub centre des voies de communication et centre agricole.
Nous pouvons difficilement nous représenter l'effet magique qu'a produit sur toutes les populations serbes du royaume et du dehors l'entrée à Uskub de l'armée serbe victorieuse.
C'est un passé, semblant à jamais aboli, qui renait tout à coup devant les yeux de ces grands rêveurs que sont les Slaves de Serbie et de Macé- doine. Quand j'ai visité, comme je le dirai plus loin, Kossovo-Pole, le fameux champ de bataille situé au nord-ouest d'Uskub, où, en 1389, s'effon- dra, écrasé sous les coups des Turcs, l'empire serbe
(i)
V ALBANIE INCONNUE
de Douchan, des Slaves de Macédoine m'accompa- gnaient et, avec eux, j'entrais dans le mausolée du sultan Mourad : construitsur le faîte d'un pli de terrain, il domine le pays ; c'est là sans doute que le sultan victorieux devait se tenir avec son état-major, conduire la bataille et écraser l'empire chrétien. Les Turcs, pour consacrer leur triomphe à jamais, ont voulu ensevelir sur le lieu même la dépouille du chef qui les avait conduits à la victoire, comme pour affirmer leur possession éternelle du sol conquis. Nos compagnons, avec une tristesse sans espoir, me rappelaient que ce lieu était le centre de leur empire historique, et aujourd'hui, disaient- ils, c'est à peine si nos malheureux compatriotes peuvent sans danger labourer pour leur maître musulman le sol qui leur a été arraché, en même temps que l'indépendance politique.
Or, cette terre, que leurs ancêtres ont quittée depuis presque cinq siècles et demi, voici qu'ils la reconquièrent de vive force ; Koumanovo, Prich- tina tombent sous leurs coups et, le 26 octobre 1912, ils entrent à Uskub, qui se rend à eux.
Cette grande cité, hier turque et albanaise, a été tour à tour le siège de tous les événements his- toriques de Turquie dans le passé comme dans les plus récentes années : en 1908, elle était le centre de la révolution jeune-turque ; hier encore, en avril 1912, les Albanais révoltés y entraient sans coup férir, s'y installaient et en prenaient le gou-
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vernement, tombé des mains d'une administration impuissante. C'était la sanction de leur triomphe. A la victoire albanaise de l'été succède la vic- toire serbe de l'automne, moins éphémère sans doute, et le drapeau des Karageorgevitch flottera probablement plus longtemps sur l'ancienne métro- pole ottomane que les étendards des Skipetars. Avant qu'une nouvelle histoire commence pour cette cité, avant qu'Uskub, capitale turque du vilayetde Kossovo, ne devienne Skoplje, seconde ville de la Grande-Serbie, visitons une dernière fois ses ruelles et ses quais, ses populations et son gou- vernement.
J'ai vu Uskub avant et après l'établissement du nouveau régime, avant et après l'incendie qui brûla en 1908 une partie de la ville ; son aspect n'avait guère changé. C'est toujours la ville aux nombreuses mosquées, qui jettent dans le ciel leur minaret clair et reflète dans l'eau grise du Vardar leur silhouette blanche ; le long des berges du Vardar, les maisons étendent sur plusieurs kilo- mètres leurs constructions inégales, qu'aucun plan d'ensemble n'a prévues ; la voirie est inconnue ; les rues, encombrées de poussière, se transforment,' après qu'il a plu, en marécages ; à la fin de l'au- tomne, ce sont des fondrières qu'il faut traverser qu'on veuille aller sur la colline, d'où la caserne' domine la ville de quelques mètres seulement, ou
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au consulat de France, situé au loin sur les rives du Vardar.
Le cawas (1), qui m'attend à la gare et me défend contre la cohue des gamins, qui montent à l'assaut de l'Occidental pour lui arracher ses bagages et recueillir quelque monnaie, me conduit au con- sulat ; je retrouve le même agent, que j'ai déjà vu quelques années avant ; il vient d'être nommé à Djeddah; c'est un guide sûr et bien informé, et je sais qu'il a envoyé à Paris des informations très intéressantes et très justes sur la situation du pays. Nous nous rendons ensemble ausssitôt chez le gou- verneur général du vilayet, le « Vali » (2).
Nous suivons le Vardar et montons sur la col- line ; dans la grande rue, la même foule bariolée patauge comme nous dans des flaques d'eau et de boue ; devant les boutiques des Turcs placides fument et regardent ; des Serbes ou des Bulgares conduisent des attelages rustiques ; des marchands juifs ou slaves offrent leurs articles ; d'ici et de-là, quelques maisons nouvelles se sont construites ; voici, sur le chemin de la gare, l'auberge transformée depuis le nouveau régime ; ce n'est pas que son confort se soit accru ; tout au contraire, elle est plus mal tenue et d'une propreté plus douteuse
(1) Garde des consulats étrangers.
(2) C'est un personnage considérable ; on sait que la Turquie d'Europe ne comptait en dehors de Constantinople que six vilayet, donc six valis : ceux d'Uskub, de Scutari, de Janina, de Salonique, de Monastir et d'Andrinople.
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que jadis ; mais Y « Hôtel Turrati » est devenu « Hôtel de la Liberté ». En face, — nouvelle inno- vation, — un café chantant, et quel café chan- tant ! s'est installé et a emprunté son nom à un de ceux du boulevard : « Petit-Casino ». Voilà les emprunts faits à l'Occident ; un nom, un vice ; le reste ne change guère ; c'est assez symbolique du nouveau régime.
L'administration se fait, en Turquie, d'une étrange manière. C'est le régime de l'égalité démo- cratique. Tout le monde pénètre à toute heure chez le sous-préfet, préfet ou gouverneur ; on entre, on s'asseoit dans une salle souvent déjà remplie ; pas d'autre siège qu'une banquette qui court tout autour de la pièce ; quelquefois une table pour le préfet ; on cause avec cette lenteur orientale qui enguirlande les mots autour des pensées avant de les exprimer ; puis, longtemps après avoir fini de causer, on part, et un autre vous remplace ; les secrétaires entrent, exposent leurs affaires, apportent quelques papiers à signer, et toute la journée il en est ainsi ; si le visiteur est de marque, une tasse de café et une cigarette lui sont offertes, et les heures coulent dans le farniente. C'est l'administration provinciale.
Cette démocratie de fait a peut-être l'avantage que tout le monde a accès auprès des chefs ; mais comment ceux-ci peuvent-ils travailler ? On les dérange pour rien et pour tout. Je me rappelle
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à Ipek, à mon arrivée, le cabinet du Mutessarif : il contenait bien quarante personnes ; je m'informe ; c'était la vente de la dîme, et tout se traitait devant tout le monde dans ce cabinet, et avec quelle lenteur et quelle réflexion ! A cette remarque, un sceptique répond : mais c'est bien simple ; ce sont des Orien- taux ; le mot : travail, ne correspond à rien dans leur esprit, si ce n'est le travail manuel ; le reste se fait en causant... et on cause.
Il est certain, en tout cas, que les Turcs n'ont pas le sens des distances ; n'importe quel mendiant entre chez le vali et trouve naturel de le déranger, et l'autre ne s'en étonne pas. Voyez-vous un loque- teux entrant tout droit dans le cabinet d'un de nos gouverneurs généraux ou de nos préfets ! Ces allures égalitaires n'empêchent pas le goût des titres. Tout général est pacha et a droit au titre d'excel- lence, qu'il ne faut pas manquer de lui décerner, à toute seconde, dans la conversation; tout major est bey ; par politesse, on traite aussi de bey les fils de pacha ; c'est une espèce de noblesse de fonction- naire en perpétuel renouvellement ; elle rappelle beaucoup celle d'Autriche, où le général est excel- lence et où l'officier supérieur, après vingt-cinq ans de service, a droit au « von ». C'est la seule noblesse que les Turcs connaissent ; c'est la noblesse manda- rinale. Les Albanais, au contraire, ont une autre noblesse ou du moins, comme au temps féodal, le titre de bey est appliqué à une classe de la popu-
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lation, qui est celle des propriétaires fonciers; les beys albanais sont des chefs de tribus et des pro- priétaires du sol, et, à ce double titre, ils dirigent leurs clans. On verra, du reste, au cours de ce voyage, qu'il y a loin du pauvre bey en guenille de la montagne au riche bey, qui pratique l'absen- téisme et habite à Gonstantinople un palais de marbre, laissant à des intendants le soin de ses terres.
Nous entrons au konak.
Le bâtiment est uniformément, intérieur et exté- rieur, blanchi à la chaux, et les parquets en bois brut subissent un arrosage fréquent; parfois, quelques tapis, quelques tentures ; tous ces palais' administratifs sont d'une effrayante malpropreté ; la propreté n'a pas de sens dans ce pays ; je ne me rappelle avoir vu qu'un seul palais en convenable état: c'est celui de Djavid Pacha, à Mitrovitza; il était encore bien tenu, parce que tout neuf t>a- raît-il. ' F
Chez les gouverneurs généraux, le luxe s'exprime par l'existence de chaises et de bureaux, et l'éti- quette apparaît ; on peut causer seul à seul avec eux, sans être dérangé, sauf par des fonction- naires ; mais la maison, qui est souvent la caserne, est toujours envahie par une plèbe venue on ne sait d'où, qui reste là, regarde et attend, fumant ou mangeant une pastèque. Les antichambres préfec- torales sont des places publiques; le cabinet préfec-
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toral l'est à peine moins, et le konak tout entier est le refuge des miséreux sans domicile.
A Uskub, il y a un peu plus de tenue ; d'abord la seule présence des consuls étrangers en relation constante avec le vali y oblige ; puis le vali ou gouverneur général est en même temps chef du corps d'armée et ce fait introduit une certaine dis- cipline dans les rapports. Enfin des personnages considérables ont occupé cette charge à Uskub et n'ont pu manquer de sentir les inconvénients du système administratif traditionnel.
Mais voici Hussein Husni Pacha ; il s'excuse de nous avoir fait attendre quelques instants ; il était en conseil d'administration et est sorti pour nous recevoir. C'est un type de vrai militaire turc, grand, fort, énergique, bien planté, la physionomie calme, de grands yeux gris bleu au regard ferme et froid qui s'ouvrent sur un visage basané ; il porte allègrement ses soixante années et l'a montré en conduisant son corps d'armée contre Constanti- nople, au moment de la révolution. Il a failli diri- ger l'attaque ; au dernier moment, Mahmoud Ghevfket Pacha lui a pris le commandement.
Je lui indique mon projet d'itinéraire. Il prend des cartes : celle de l'état-major autrichien et celle de l'état-major turc ; sur la première, je lui montre mon tracé. Il me promet son concours et ajoute qu'il va de suite télégraphier dans la zone du vilayet pour que partout on ait ordre de me prêter appui.
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Un soldat apporte une tasse de café ; une pose ; nous sortons.
A la sortie du konak, des soldats en costume de toile marquée d'un chiffre énorme travaillent à des terrassements sur le chemin. Renseignements pris, ce sont les soldats des régiments de Gonstan- tinople qui ont tenté la révolution du 13 avril 1909 et se sont mutinés après avoir tué quelques offi- ciers des écoles, amis du Comité jeune-turc. A ces «réactionnaires » on a octroyé comme punition d'aller construire les routes aux quatre coins de l'empire en livrée de forçat. Un grand nombre ont été envoyés en Thessalie, lors des menaces de guerre avec la Grèce ; à Uskub et dans le vilayet de Kossovo, quelques-uns ont été répartis ; j'en trouverai d'autres occupés à construire la route d'Okrida à El Bassan. Ces bataillons de terrassiers n'ont pas l'air de mettre une grande activité dans leur travail ; ce n'est cependant pas la besogne qui leur manque !
Nous faisons en ville quelques visites. Uskub est un vrai carrefour de races, situé au confluent des courants d'expansion serbe, bulgare et albanais. Il semble certain que c'est actuellement ce dernier qui l'emporte. D'après de bons observateurs locaux, Uskub compterait environ 45 000 âmes ; sur ce nombre, on peut évaluer les musulmans, presque tous Albanais, à 25 000, les Bulgares à 10 000 ou
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15 000, les Serbes à 3 000, les Juifs 2 000 et, si l'on ne veut pas oublier toute la variété des types qu'on y rencontre, il faut encore mentionner des Tziganes, des Grecs, des Italiens et des Occiden- taux. Aux environs, la confusion des nationalités est plus grande encore : si l'on visite les villages de la plaine d'Uskub et qu'on interroge les habi- tants, on trouvera les variétés les plus curieuses, propres à détruire les idées toutes faites : voici un village chrétien ; il parle un dialecte albanais ; son pope est orthodoxe et dépend de l'exarque ; si on demande aux gens de ce village ce qu'ils sont, ils répondent nous sommes Bulgares. Voici un autre village : les paysans sont musulmans ; leur langue est le slave-bulgare ; le type physique est albanais, et ils se disent Albanais ; à côté, d'autres cultivateurs se disent aussi Albanais, mais ceux-là sont orthodoxes, relèvent de l'exar- chat et parlent le bulgare.
Cette plaine d'Uskub a été et est le lieu de ren- contre et de lutte des migrations de peuples ; l'alluvion que ces courants y ont déposée en se heur- tant est d'une infinie variété ; des types s'y dégagent peu à peu ; l'action politique, l'assimilation par le plus fort, les souvenirs des ancêtres, la réaction ethnique, l'éducation de l'école et de l'église se mêlent, se confondent ou entrent en lutte, jusqu'à ce qu'un des éléments prédomine. A ce point de vue, la plaine d'Uskub est le vraicœur de la Macédoine.
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Dans la ville même, comme je le disais, les Alba- nais ont conquis la première place ; ils possèdent leur cercle, distinct du cercle turc, et beaucoup jouissent d'une certaine fortune, surtout terrienne ; ces beys, propriétaires fonciers, ont des fermiers ou des chefs d'exploitations, tantôt albanais, tantôt chrétiens, et un monde de cultivateurs et de servi- teurs ; leurs « tchiflick » ou maisons de campagne dominent le pays, et dans une grande partie de la plaine d'Uskub, les musulmans, et notamment les Al- banais, quoique en minorité, sont propriétaires du sol et tiennent en leur pouvoir les paysans chrétiens. C'est ainsi qu'ils ont fait élire comme député d'Uskub Hassan bey et qu'un des hommes les plus influents du vilayet est Negib Draga bey, un Albanais connu et cultivé, sachant parfaitement le français et l'allemand ; c'est un des chefs du parti à la Chambre, où, quoique résidant souvent à Uskub, il représente Mitrovitza ; il possède, dans les environs de cette ville, une grande scierie mécanique à vapeur, montée avec des machines européennes surtout allemandes, et y travaille les arbres de ses immenses forêts, que s'appropria par le droit du poing son père, le fameux Ali Draga, brigand pour les uns, pour les autres chef d'une grande famille féodale.
Les Serbes se développent, mais leur colonie d'Uskub, qui compte environ 300 maisons, est encore assez pauvre ; le consulat mis à part, un seul Serbe a en ville une situation notable : c'est un
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médecin, le Dr Ghouskalovitch, que j'ai le plaisir de trouver à sa petite maison des bords du Vardar.
L'élément chrétien aisé se rattache plutôt aux Bulgares : ils possèdent, à Uskub, un millier de maisons et remplissent surtout des professions com- merciales ; mais c'est aussi parmi eux que se recrute ce que l'on peut appeler emphatiquement « l'intel- ligence », petits instituteurs, journalistes, chefs de bande : c'est à Uskub, par exemple, qu'en 1908 était encore professeur le fameux Matoff, chef de l'organisation intérieure bulgaro-macédonienne ; il a succédé dans ces fonctions à Sarafof, sans adopter toutes ses idées ; à l'idéal des popes et des monastères désirant le rattachement à la Bulgarie, il oppose le plan d'une autonomie macédonienne; j'aurais voulu connaître plus exactement ses idées; mais il est absent d'Uskub, il voyage en Macé- doine, et on ne peut ou ne veut me dire où il se trouve.
La richesse d'Uskub provient surtout du com- merce et de l'agriculture ; toutefois l'industrie, presque inexistante dans le reste du vilayet, com- mence à apparaître dans la ville même ; un atelier pour la réparation des wagons et des locomotives emploie un personnel assez nombreux non loin de la gare ; une fabrique serbe de bière, une petite fabrique de fers à cheval, quelques briqueteries, des fabriques de cordonnet, aux environs quelques moulins, bientôt sans doute une usine électrique,
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si la municipalité aujourd'hui sans ressource finit par se décider à éclairer la ville autrement que par de misérables lampes pendues de-çà et de-là ; tel est le bilan de l'industrie croissante.
Ce développement de l'industrie et du commerce a déjà sa contre-partie; ateliers, fabriques etgrandes maisons de commerce emploient une main-d'œuvre d'une certaine importance ; ce sont surtout des Bul- gares qui y travaillent comme ouvriers ; ils y sont, paraît-il, effroyablement malheureux. Ils gagnent! me dit-on, 2 piastres par jour, et les femmes ne tra- vaillant pas, c'estavec cela qu'ils doivent faire vivre leur famille. Mon drogman, un maître d'école bulgare, fait parmi eux de la propagande socialiste, et il m'assure que sa propagande a du succès et que le socialisme fait des progrès. D'après lui, 200 ouvriers environ font partie du syndicat créé à Uskub, qui comprend des ouvriers de toutes les corporations, et aussi de toutes les nationalités, quoique en fait les Bulgares y prédominent. L'orga- nisation est toute récente ; elle date du nouveau régime, l'ancien ne permettant pas ces associations. On a même déjà distingué un bureau de parti et un bureau de syndicats ; mais, en réalité, les mêmes personnes forment l'un et l'autre. Tous les dimanches matin, une réunion syndicale se tient, et ce commencement d'activité a permis de former les linéaments d'une organisation d'ensemble. Un congrès socialiste s'est tenu à Salonique, centre
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du mouvement, où furent représentées par des délégués les villes qui comptaient un syndicat, Monastir, Uskub, Drama, etc. Gomme à Uskub, ce sont les Bulgares qui forment la grande masse de cette population ouvrière.
Si les Albanais sont principalement des pro- priétaires fonciers, si les Bulgares tiennent le petit commerce et comptent beaucoup d'ouvriers indus- triels, les Juifs commencent déjà à monopoliser certaines branches d'affaires, notamment celle des « sarafs » ou changeurs. Leur nombre augmente régulièrement, et ils constituent une petite colonie ; ce sont tous des juifs espagnols, comme à Salonique, d'où ils viennent. C'est en Serbie, en effet, que passe la ligne de démarcation entre juifs allemands et juifs espagnols : les premiers dominent encore en Serbie; passé la frontière, ils disparaissent; leurs colonies n'existent que dans les très grandes villes, à Gonstantinople, où elle est déjà puissante, et à Salonique, où elle se constitue. Partout ailleurs, c'est le juif oriental de rite espagnol qui se retrouve seul.
Je fais visite à quelques Serbes. Le consulat général est leur centre de ralliement. Le consul général vient d'être appelé à Salonique ; le nou- veau, M. Yovanovitch, ancien chargé d'affaires à Gettigné, n'est pas encore arrivé ; mais j'y ren- contre ses deux adjoints, Protisch et Ristisch, qui on fait tous deux leur éducation en France, à
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l'École des sciences politiques. Gomme les Bul- gares et les Grecs, ils ont leurs agents en Macé- doine, et je leur demande des lettres d'introduction pour mon voyage.
Je profite de mon séjour à Uskub pour assister à une fête de famille serbe ; on sait que les anni- versaires sont en grand honneur dans tous les pays orthodoxes ; mais les Serbes ont, peut-être plus que tout autre, gardé la tradition de la fête du saint de la famille ; celle-ci est commémorée par des réjouissances, des réunions de parents, des festins et des jeux. Ici, en pays de mission, pour ainsi dire, où tout ce qui est serbe se sent plus soli- daire, ces fêtes sont une occasion de se retrouver avec les amis éloignés, venus tout exprès de Vieille- Serbie ou même du royaume.
La maison de mon hôte est ouverte à tout venant ; elle est déjà pleine de notables et d'amis. Gomme tout nouvel arrivant, je prends place dans une chambre, à côté de la pièce principale, devant une table chargée de victuailles. La jeune fille de la maison, jolie gamine d'une quinzaine d'années, offre à chacun les choses les plus variées. Voici des viandes diverses, des fruits du pays, cuits ou con- servés, des confitures, des friandises, de grands gâteaux de pâte parfumée, dont elle a la juste fierté d'être l'auteur, puis des alcools distillés ici, des eaux-de-vie mélangées, enfin des cigarettes odo- rantes, toute une collation de mets recherchés.
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La petite lampe pendue en veilleuse, qui brûle comme dans un sanctuaire pendant toute cette journée, oscille dans un angle de la pièce, et de hautes bougies mettent une lueur de cierge.
N'est-ce pas à quelques Pâques sacrées, à quelque repas liturgique que je prends part? Mais mes voisins sont tout à la gaieté et à la causerie ; ils laissent couler la conversation dans la fumée grise des cigarettes et la senteur endormante des parfums d'Orient. Un parent est venu de Belgrade, et on l'interroge avidement. Et cela continue ainsi tard dans la nuit.
L'importance historique et présente d'Uskub résulte de sa situation géographique. Regardons une carte : de Hongrie ou de Belgrade, voulez-vous atteindre la mer Egée ? La route naturelle est la vallée de la Morava et celle du Vardar; or, de Belgrade à Salonique, quelle meilleure étape qu'Uskub, situé sur le Vardar au passage d'une vallée à l'autre.
De Bosnie-Herzégovine et de l'Ouest, voulez-vous gagner la Macédoine et la mer? Vous êtes forcé de passerparledéfîlédeKatchaniket, au débouché, c'est Uskub. Du Nord ou de l'Est, voulez-vous atteindre l'Adriatique, vers Durazzo ou Scutari? C'est d'Us- kub que vous irez rejoindre Dibra, Prizrend ou Diakovo, d'où partent les voies de communication qui conduisent à la côte adriatique.
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Par suite de sa position, au carrefour des routes menant aux deux mers et à l'intérieur, Uskub est devenue une capitale naturelle, une grande place commerciale qu'alimentent les importations euro- péennes et les exportations agricoles des plaines et des vallées divergentes dont la ville est le centre.
Car les plaines de Kossovo et de Diakovo, la plaine d' Uskub, la vallée du Vardar, celles de ses affluents sont des terres fertiles, qui donneront une production agricole merveilleuse le jour ouïe pays sera pacifié et où l'agriculture ne demeurera pas dans l'état rudimentaire où elle végète aujour- d'hui ; les charrues les plus primitives, la culture extensive, les terrains laissés en jachère, les terres éloignées demeurant incultes, les procédés de battage les plus barbares, c'est le spectacle que l'on voit en parcourant le pays. Cependant quelles belles récoltes y pourraient lever ! Les productions les plus variées y prospèrent : blé, orge, avoine, seigle, maïs, y poussent fort bien ; la vigne donne un vin excellent; dans le sud du vilayet, le riz même se cultive ; tous les fruits viennent en abondance ; le tabac y pousse de partout et est dès maintenant une des richesses du pays : le vilayet, en 1911, a produit environ 5 millions de kilogrammes de tabac déclarés et 1 ou 2 non déclarés ; le prix moyen du tabac pris chez le cultivateur est au moins de un franc le kilogramme (1) ; c'est donc, pour la seule
(1) Les cultivateurs divisent leurs tabacs en deux qua-
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culture du tabac, de 6 à 7 millions de francs que produit le vilayet dont Uskub est le grand mar- ché (1).
Malgré l'état troublé du pays, on évalue à une cinquantaine de millions le commerce du vilayet avec l'extérieur, dont un tiers environ s'applique aux ventes à l'étranger et deux tiers aux achats. C'est assez dire l'importance de cette place com- merciale ; cette importance ne pourra que s'accroître dans une large proportion si les projets de voies ferrées à l'étude se réalisent ; les lignes de Serbie et de Bulgarie reliées à l'Adriatique, la ligne de Salonique à Mitrovitza continuée vers la Bosnie et l'Autriche-Hongrie, passent par Uskub ; Uskub peut ainsi devenir la grande place de trafic dans l'intérieur de la péninsule et le lieu où les produits agricoles du pays sont déposés, pour se répartir dans les directions les plus diverses.
Si Uskub demeure serbe, l'ancienne capitale de l'empereur Douchan peut revoir de beaux jours et devenir la métropole commerciale et le centre agri- cole de la Nouvelle-Serbie.
lités : la première a valu en 1910 de 3 piastres 75 à 7,50 le kilogramme ; la seconde, de 1 à 3 ; la piastre vaut environ o fr. 22.
(1) Le tabac est consommé sur place pour une part ; la régie autrichienne en achète 2 millions de kilogrammes et la régie ottomane 1 million de kilogrammes ; la régie ita- lienne et les marchands allemands s'approvisionnent égale- ment à Uskub.
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RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
Indications générales pour V ensemble du voyage. — Un voyage dans l'Albanie du Nord n'a d'un voyage ordinaire que les appa- rences jusqu'à Prizrend, et depuis Prizrend c'est une véritable exploration. D'Uskub à Mitrovitza, on peut utiliser la voie ferrée existante. De Mitrovitza, on va en voiture jusqu'à Priz, rend ; à partir de Prizrend, seul le cheval peut être employé.
Un drogman est indispensable dès Uskub ; le consulat de France donnera sur ce choix délicat des conseils utiles. Le prix d'un drogman est d'un medjidié par jour (4 fr. 40 environ) et tous ses frais payés. Il doit savoir, outre le français, le turc, jusqu'à présent, le slave de Macédoine et l'albanais ; le grec n'est pas utile si l'on ne pousse pas dans le sud de la Macédoine ou de l'Albanie ; par contre, à partir de Scutari, sur les côtes, l'ita- lien ou l'allemand sont utiles. Le français n'était parlé que dans les gares de chemins de fer turques et dans les hautes adminis- trations ottomanes. Le drogman devrait faire tous les changes de monnaie et en être responsable ; cette question était dans la pratique d'une complication extrême ; les manières de compter la valeur d'une même pièce étaient différentes selon les villes, et les pièces elles-mêmes n'étaient pas semblables. On trouve en Albanie une variété infinie de vieilles pièces qui ne sont plus en usage ailleurs.
On se munira uniquement d'or français, de « napoléons », la seule monnaie qui ait cours dans toute l'Albanie et les Balkans, et l'on se renseignera sur le cours à Uskub ; pour le surplus il suffira de savoir que l'unité de monnaie est en pays serbe le dinar, valant 1 franc, et en pays turc la piastre (petite pièce en argent, valant à peu près 0 fr. 22 et un peu moins grosse qu'une pièce de 50 centimes), et que les deux autres pièces courantes en pays turc sont le medjidié (gros comme une pièce de 5 francs et va- lant environ 4 fr. 40) et le quart de medjidié (gros comme une pièce de 1 franc). Toutes les fois qu'en Turquie l'on change une grosse pièce en de petites, on perd un peu et c'est sur ce principe qu'est basée l'industrie des sarafs ; elle subsistait à cause de l'insuffisance de la monnaie divisionnaire.
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Une escorte était indispensable depuis Mitrovitza, et il fallait d'ailleurs une autorisation spéciale du vali d'Uskub pour dépasser cette ville ; désormais il faudra se renseigner pour continuer le voyage auprès des autorités serbes d'Uskub ou de Mitrovitza. L'usage était de donner un large bacchisch aux escortes de souvarys ou gendarmes à cheval qui vous accompagnaient. Après Prizrend, le passage n'est possible que si l'on négocie la << bessa » avec une tribu ; la négociation est conduite selon les circonstances. Le passage était pratiquement impossible avant 1908, et depuis 1910 il l'est redevenu jusqu'à présent. Dans chaque tribu on laisse un cadeau, des napoléons ou des armes que l'on offre au bey ; on ne donne rien aux gens de la tribu et aux escortes albanaises.
Une prudence extrême est nécessaire, et surtout il ne faut ni heurter les habitudes, ni prendre des libertés contraires aux usages ; près des tombeaux, un simple sourire pourrait sembler une provocation, et l'on doit cacher autant que possible, surtout près des lieux sacrés, son appareil photographique.
Il n'existe nulle part d'hôtel, sauf à Uskub, où 1' << hôtel de la Liberté » est fort mal tenu depuis 1908. Les << hans » sont sordides et infectes. Les consuls à Prichtina, Mitrovitza et Priz- rend, les abbés aux monastères de Gradchanitza et de Detchani, le gouverneur à Ipek invitaient des hôtes particulièrement re- commandés. A partir de Prizrend jusqu'à Orosch, il faut loger comme on peut. Je recommande de voyager pendant les mois de juin, juillet, août, et pas après le 10 septembre et d'emporter des tentes et des fourneaux portatifs et de camper; c'est la seule ma- nière pratique de se tirer d'embarras. A Prizrend on louera pour le voyage à l'intérieur le nombre de chevaux qu'il faudra pour les voyageurs, le drogman, le conducteur, les objets de campe- ment et les provisions. On emportera des provisions en abon- dance ; à l'intérieur, on ne trouvera guère que de l'eau exquise, des œufs et parfois des poulets ; encore peut-on rester une journée sans trouver même cela.
Les chevaux albanais sont très sûrs, petits comme des mulet, habitués à la montagne, peu trotteurs ; on les loue surtout à Priz- rend, à des prix à débattre par votre drogman ; le mieux est de les louer pour aller jusqu'à un endroit déterminé, sans fixer le nombre de jours du voyage. On prendra garde de retenir les
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selles dites espagnoles, qui sont assez rares, au lieu des selles de pays, qui sont faites de bâtons de bois rapprochés.
Les journées de voyage doivent être réglées ainsi : le départ se fait entre trois et cinq heures du matin, selon le programme de la journée ; on marche jusqu'à dix ou onze heures ; à ce mo- ment, on dîne près d'un han ou d'une rivière dans la plaine et près d'une source dans la forêt ; puis repos jusqu'à quatre heures environ et marche ensuite jusqu'à sept heures s'il y a lieu ; la chaleur est torride de onze heures à trois ou quatre heures ; les matinées et les soirées sont délicieuses ; les nuits sont fraîches, mais l'air n'est pas humide ; on peut même dormir sur un lit de fougères ou de feuilles, entouré dans sa couverture, pendant les grosses chaleurs.
Une seule carte peut servir, celle de l'état-major autrichien, au 200 000e ; encore doit-on savoir que ni toutes ses indications, ni les noms ne sont exacts, en ce qui concerne l'Albanie des montagnes du Nord, qui n'a été observée que de certains som- mets par les officiers du service cartographique.
CHAPITRE II
D'USKUB A PRIGHTINA
La plaine d'Uskub ;la plaine de Kossovo; Serbes et Albanais. — Prichtina et ses environs ; le monastère de Gradtcha- nitza. — Sur le champ de bataille de Kossovo ; le tombeau du sultan Mourad.
Les chiens des rues ont hurlé, la nuit, leur chanson accoutumée. Il faut s'y résigner ; c'est un des mille tourments du voyageur, qui doit apprendre à endurer un sommeil difficile.
Mon drogman vient me chercher. Il faut partir. Dans une expédition de ce genre, le choix d'un drogman est aussi important que difficile. Je ne connais pas le premier mot du turc, de l'albanais, du serbe et du bulgare, langues que je vais entendre parler sur ma route ; le français ne me sera utile que dans de très rares circonstances, quand il me sera donné de rencontrer un haut personnage turc, par exemple. Avec le monde extérieur, je ne puis com- muniquer, en quelque sorte, que par l'office de mon drogman : il peut tout ; mais je peux tout sur lui, en revanche, car, par lui-même, il est sans défense devant les autorités, les soldats, les gendarmes, les beys ; sa qualité de Macédonien chrétien le voue
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à l'infériorité par rapport à tous les musulmans ; il n'a dès lors de recours et de pouvoir que par moi, c'est-à- dire par l'étranger qui passe avec ses droits, ses privilèges, les concours qui lui sont fournis, la crainte des sanctions qu'il peut réclamer par l'inter- médiaire des agents consulaires. Tout sujet ottoman, par exemple, ne peut circuler et surtout sortir du pays sans un teskeré, c'est-à-dire sans une autorisa- tion spéciale et payante, bien entendu, qu'il faut renouveler à chaque moment et qui le suit comme une tunique de Nessus. Mon drogman n'en eut nul besoin ; étant avec moi, il profitait de mes privilèges ; à la douane de Scutari, il y eut quelques difficultés : mais avec un peu d'assurance, il ne fut pas très diffi- cile d'en triompher.
Ce garçon est un Macédonien bulgare, petit, râblé, brun, la figure ronde, le cou court, de type incertain, mais fruste, travailleur, ayant assez d'entregent, l'air fouineur et madré, en somme assez intelligent. L'assurance lui vient peu à peu. En me voyant tancer d'importance gendarmes ou autorités, sa timidité de chrétien roumi fond à la longue. Qu'est-il de son métier ? On ne saurait trop le dire ; le drog- man du Consulat de France l'emploie à l'occasion ; d'autre part, il fait des affaires, celles qui se présen- tent ; il est commerçant, s'il le faut ; agent d'émi- gration, quand il est possible ; agent politique, peut- être ; il me conte qu'il fait de la propagande socia- liste et est assez opposé aux popes macédoniens
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bulgarophiles ; il note en même temps que moi ses impressions de voyage et les envoie comme lettre à je ne sais quel journal de propagande ; il est éton- namment fier d'accomplir des prouesses du genre de celles que nous faisons ; pour un roumi pauvre d'Uskub, il n'est pas facile de sortir de l'Empire et de courir sur la mer Adriatique. Il a jadis été impli- qué dans l'affaire des bombes lancées par les révo- lutionnaires bulgares à la Banque Ottomane et em- prisonné; il a toutefois échappé aune condamnation. Il a la mentalité d'un instituteur d'une culture primaire, mais n'en sait pas moins, outre le slave de Macédoine, mixture de serbe et de bulgare, le bulgare littéraire de Sofia, le turc, un peu d'albanais, des bribes de grec et d'italien, et le français suffisamment. Non seulement il parle turc, mais il le lit et même l'écrit quelque peu. Étrange nature que ces Slaves du Sud, où on rencontre de pauvres gens à tout faire qui parlent quatre ou cinq langues ! Il est enchanté d'être engagé par moi et part avec allégresse, au prix d'un medjidié par jour, tous ses frais payés.
Le voici donc harnaché, chaussé, guêtre, prêt au départ.
Nous partons vert sept heures pour Prichtina par le petit train qui va jusqu'à Mitrovitza. Jusqu'au défilé de Katchanik, c'est la plaine d'Uskub, arrosée par le Vardar, et, somme toute, assez cultivée : un peu de blé y pousse, des herbages pour des troupeaux de toute part. Après le défilé, c'est la plaine de Kos-
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GRADTCHANITZA. LA VIEILLE ÉGLISE.
L'Albanie inoonnut
M. 2, l'a-.- 2Ï.
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sovo qui commence ; elle va jusqu'à Mitrovitza,etle centre en est la ville de Prichtina. Cette plaine est un plateau plus élevé de 300 mètres dans l'ensemble que la plaine d'Uskub, et elle constitue un centre géographique et politique important ; c'est, avec la plaine de Diakovo, dont elle est à peine séparée par un dos de pays, un centre de dispersion des eaux; nulle chaîne ne sépare celles qui vont à l'Adriatique par le Drin, celles qui vont à la mer Egée directe- ment par le Vardar et celles qui vont au Danube en Serbie par l'Ibar; Ferizovitch, qui, dans la plaine de Kossovo, guette la sortie du défilé de Katchanik, est le lieu indécis de séparation des eaux. Cette haute plaine commande ainsi à plusieurs régions, et c'est, par suite, un de ces territoires importants qui assurent la maîtrise des territoires voisins, d'où l'on peut déborder facilement par les rivières divergentes. C'est là que s'est joué le sort de l'empire serbe, vaincu par le turc, et je pense visiter demain le lieu de la fameuse bataille qui décida de l'avenir. C'est le centre historique de la Serbie et des Serbes, aujour- d'hui repoussés dans le royaume, c'est-à-dire dans la montagne, depuis que le conquérant a pris possession de la plaine. Aussi la région mérite-t-elle le nom de Vieille-Serbie et, quand les Serbes ont pensé, en 1912, refaire leur unité, c'est ici qu'ils en ont placé fata- lement le centre, d'où l'on peut passer aux extré- mités, c'est-à-dire dans le Royaume, en Bosnie, au Monténégro, en Macédoine.
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Jusqu'à la victoire serbe de 1912, les malheureux Serbes ne paraissaient pas prêts de reconquérir leurs villes historiques ; la population serbe était peu à peu chassée, repoussée par la population albanaise.
L'Albanais, jadis refoulé dans les montagnes, en descend peu à peu vers la Vieille-Serbie, Uskub, Monastir, même Salonique. Il fait tous les métiers : celui-ci est paysan, cultivateur ; celui-là, agent du Gouvernement ; cet autre, gendarme ; le garçon de l'hôtel de la Liberté, à Uskub, est un Albanais catho- lique ; il y était déjà du temps des patrons précé- dents, des Italiens ; il y est resté avec les nouveaux, des Serbes ; quelque soit leur métier, ils ont le goût ancestral du fusil qu'ils portent traditionnellement, en même temps qu'ils labourent, et dont ils tirent volontiers. Les Serbes les disent paresseux ; est-ce exact ? Les Albanais du Nord ont, sans doute, pris dans leur pays l'habitude du rien-faire, car ils n'y ont pas la possibilité d'y travailler beaucoup ; leurs mai- gres récoltes, poussées sur des terrains rares, les occupent pendant deux ou trois mois ; le reste du temps, ils n'ont que des loisirs, fument et rêvent. Mais ils n'ont pas l'allure d'une race paresseuse et nonchalante, tout au contraire. Quoi qu'il en soit, ils s'établissent un peu partout en Vieille-Serbie ; le Gouvernement d'Abdul-Hamid favorisait naturelle- ment cette immigration à moitié pacifique, et les Albanais, non moins naturellement, en usaient et en abusaient. Dans toute cette partie du voyage,
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nous assistons à la lutte quotidienne du Serbe et de l'Albanais.
Vers midi, le petit train s'arrête à la station de Prichtina. Le vice-consul de Serbie, le seul consu étranger résidant en ce lieu, m'attend très aimable- ment à la gare. La ville est à une heure environ en voiture ; nous traversons des terres en friche sur une piste que dessine seul le passage habituel des voitures et des gens : sa largeur incertaine n'exclut pas des bosses et des trous ; le cocher doit se conduire au juger et s'écarter des trop mauvais passages.
La plaine que je traverse est évidemment fertile ; c'est une belle terre noire, grasse, qui produit parfois deux récoltes par an ; mais la plus grande partie n^estpas cultivée ; ce n'est qu'en approchant de la ville que le sol en friche se fait rare ; je demande l'explication ; on me répond : jusqu'à présent, les paysans serbes craignent d'aller labourer à plus d'un quart d'heure ou d'une demi-heure de la ville ; ils ne peuvent porter le fusil ; ils redoutent toujours une attaque et ne veulent pas s'aventurer trop loin ; en cas de danger, il faut pouvoir se réfugier rapidement dans la ville.
Nous entrons dans Prichtina ; ici commence le pays jusqu'à présent fermé aux voyageurs ; le Gou- vernement turc y avait encore de l'autorité, mais à condition de ne pas la faire trop sentir. L'Européen en chapeau y est dévisagé avec étonnement ; les
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femmes musulmanes, malgré leur voile épais, se détournent sur mon passage ; au bazar, la contre- bande du tabac ne se cache pas ; dans les larges récipients comme des cuvettes, un tabac blond, coupé fin, exhale une odeur légère et douce; on dirait des copeaux d'or mat ; la régie est inconnue, et l'Administration des tabacs ottomans n'ose pas s'aventurer en ces lieux.
J'ai la surprise de trouver ma chambre prête en arrivant chez le consul et d'y rencontrer l'accueil de deux charmantes jeunes femmes, la femme du con- sul et la belle-sœur de celui-ci ; on ne sait pas le plai- sir du voyageur quand il trouve une table agréable- ment servie et une chambre propre, après quelques jours passés dans le pays à la fortune des rencontres ; ici, le plaisir se double de la façon dont il est donné.
Je demande à mes hôtes quelle peut être leur vie dans ce grand village de pauvres Serbes et d'Alba- nais divisés, hostiles, toujours prêts au coupdemain. Le consul est ici en pays de mission ; il est à tout instant sur la brèche, tantôt sur la défensive, tantôt sur l'offensive, et sa situation n'est pas sans danger ; un Albanais fanatique a tôt fait d'abattre son homme. La femme et la belle-sœur du consul occupent leur temps comme elles peuvent : elles lisent, brodent, font de la cuisine, vont chez les Serbes et visitent même quelques musulmanes. Quelques-unes de celles-ci, qui habitent très près de leur demeure, sont leurs amies ; les Serbes leur demandent parfois :
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PRICHTINA. — FEMMES SERBES DEVANT LEUR MAISON.
PRICHTINA. — FEMMES MUSULMANES DANS LA RUE.
L'Albanie inconnue.
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« Pourquoi ne voulez-vous pas voir les hommes ? » La réponse est toujours la même : « Cela nous serait très indifférent, mais c'est défendu ; c'est défendu et, si nous transgressons cette défense, nous crai- gnons la vengeance de Dieu sur nos enfants. » Aussitôt nubiles, les femmes se voilent, et ici avec une extrême rigueur; cette sévérité s'atténue un peu dans la campagne, fort peu du reste ; mais, en ville, c'est-à-dire dans ce grand village, une femme qui laisserait deviner sa figure ou son corps occa- sionnerait un scandale épouvantable. Le musul- man de l'intérieur est dominé par deux sentiments à l'égard de sa femme : il en est férocement jaloux et il la méprise comme un être inférieur ; il n'a pas de considération pour elle ; il lui fait faire les travaux pénibles de la maison et des champs ; c'est une domestique ; mais, en même temps, il a peur que cette chose ne demeure pas pleinement à lui, et il la met à l'abri de tous les regards ; la séquestration est le moyen commode d'assurer la domination absolue du musulman des classes populaires sur sa femme.
Non loin de Prichtina, à une heure en voiture, s'élève le vieux monastère serbe de Gradtchanitza. L'église est une des merveilles de l'art serbe ancien et la plus vieille de toute la région après Detchani ; je suis loin de penser, chemin faisant, que, peu de temps après mon passage, on célébrera ici même en grande pompe, en octobre 1912, la reconquête serbe,
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comme dans le plus illustre sanctuaire historique de Vieille-Serbie.
Accompagnés de cawas du consulat, nous allons le visiter ; au lieu de prendre la voie droite, nous dessinons des s sur la plaine ; sur ma demande, on m'explique que ces huttes, que j'aperçois à 1 kilo- mètre environ, sont un village d'Albanais; il convient de l'éviter; passera côtéserait dangereux et pourrait sembler une provocation ; sur la piste que nous suivons, nous en croisons quelques-uns isolés ; tous ont leurs fusils et leurs armes ; quand ils appro- chent, la conversation s'arrête, on s'observe et on passe. Cette vie campagnarde est presque une vie de camp, en tout cas une existence sur le qui-vive et toujours en alerte ; au loin, je vois un village ; il est entouré de fortifications rudimentaires, mais cepen- dant soigneusement clos; dans un cercle de plusieurs centaines de mètres autour du village, les terres sont cultivées ; puis la culture s'arrête ; le sol reste en friche ; un peu plus loin la terre recommence à être cultivée ; voici, en effet, un autre village, serbe, celui-là, et également fortifié. Nous appro- chons de l'abbaye ; tout autour, une large zone en friche, sorte de zone neutre, la sépare des villages lointains ; puis une clôture de bois avec fossé lui sert de fortification ; à l'entrée, des gens de l'abbaye, toujours aux aguets, nous annoncent, et voici l'ar- chimandrite Miron Gyorgyevics qui s'avance.
C'est un homme majestueux dans sa grande robe
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noire, sur laquelle pend une large croix d'argent ; le front découvert, la coiffure de pope posée sur des cheveux longs, la barbe grise étalée, la figure belle et tranquille, il a de l'allure et contraste singulièrement avec trois moines qu'on va chercher pour me faire honneur ; ceux-là manquent de tenue autant qu'on peut le souhaiter : l'un jeune, l'autre vieux, le troi- sième entre deux âges, ils ont la tenue de pauvres ères et semblent effarés de ce qui leur arrive.
Le couvent est un peu délabré ; les moines y sont une dizaine; l'ordre et la règle ne s'y sentent guère; l'archimandrite m'offre quelque alcool et des ciga- rettes, puis il me fait visiter son église. Celle-ci est vraiment très curieuse, et son architecture la classe parmiles plus antiques. La tradition veutqu'aucune, si ce n'est Detchani, que je visiterai plus tard, ne lui cède en ancienneté dans tout le pays. Mais l'inté- rieur est misérable ; il donne une impression étrange de solitude et d'inhabité ; il y a des intérieurs de sanctuaires qui ont une vie ; ici c'est la mort ; de très vieilles fresques s'y devinent, mais il y fait une telle obscurité qu'il faudrait un éclairage et des échelles pour les bien voir.
Ces couvents sont bien moins des demeures de prière que des lieux de retraite, de refuge et de secours ; ils sont généralement situés dans des sites pittoresques, près d'eaux claires et de bois touffus ; pendant les jours de chaleur, on y va comme nous à la mer ou à la montagne ; c'est le lieu de repos.
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Quand le pays traverse des heures critiques, quand on se défend et arme des bandes contre les Albanais, c'est dans les monastères que ces bandes trouvent le secours, l'argent, l'asile et la retraite ; le couvent est le sanctuaire de la nationalité, et le dehors religieux est un manteau qui voile l'action politique; d'ailleurs la plupart reçoivent des subventions, les Serbes du Gouvernement serbe, les Bulgares du Gouvernement bulgare, les Grecs du Gouvernement grec, et même Detchani, dit-on, du Gouvernement russe.
Ici, malgré la chaleur d'août, les bois proches entretiennent une agréable fraîcheur ; le petit peuple des cultivateurs et domestiques du couvent va et vient; c'est le moment des récoltes ; là-bas un cheval bat le blé, en tournant en rond et en piétinant les épis murs ; ici, on rentre des fourrages ; mais voici les premiers bestiaux qui reviennent. Il se fait tard ; il faut regagner Prichtina.
Au retour, on me montre la métropole ; c'est en effet à Prichtina que se trouve la résidence du métro- politain serbe. L'ancien patriarche demeurait à Ipek ; la métropole a eu ensuite son siège à Prizrend ; mais, devant l'invasion albanaise, on l'a transportée au cœur de la Vieille-Serbie, à Prichtina, le mé- tropolite gardant cependant toujours le titre de Prizrend.
A Uskub, les Serbes ont aussi leur évê que, et ils réclament la possession de deux autres sièges, celui de Velès ou Kuprulu, aujourd'hui occupé par un
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PRICHTINA. LE MARCHE AUX FRUITS.
PRICIITINA. UN CARREFOUR.
L'AI lianu- incoiiniii'.
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Bulgare, et celui de Dibra, détenu actuellement par un orthodoxe grec.
Mais les Serbes avaient déjà assez à faire pour se maintenir sur leurs positions, et Prichtina était leur dernière redoute. C'est là seulement qu'ils ont obtenu sans conteste un siège de député ; celui de Kalkandlem, qu'ils possèdent aussi, est le paiement d'une entente entre eux et les Albanais de cette région contre les Bulgares : les Albanais ont soutenu les Serbes à Kalkandlem et les Serbes ont voté à Tachlitza, dans le vilayet de Monastir, pour un officier albanais, Vasfî bey, contre un Bulgare. Sans doute, il convient d'être prudent sur les indications que donnaient les élections : on sait que, si le droit de suffrage était reconnu à tout individu âgé de vingt- cinq ans, il ne s'exerçait qu'à deux degrés ; dès lors, sur les délégués élus par le peuple, le Gouverne- ment et le Comité jeune-turc pouvaient exercer une action d'autant plus efficace qu'elle était plus limitée. Toutefois, la Porte, qui ne redoutait pas beaucoup les Serbes, ne leur était pas violemment hostile et, à leur égard, le résultat des élections approchait de la vérité.
Nous traversons les ruelles de Prichtina ; nous croisons des musulmanes à la. robe et au voile noirs, portant parfois un petit enfant tout en blanc ; elles vont respirer l'air rafraîchi par l'approche de la nuit prochaine ; en me voyant arriver, elles s'écartent et penchent leur ombrelle noire pour que je ne puisse
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rien distinguer d'elles. Sur les cailloux pointus des rues, nous marchons aussi vite que possible, pour fuir la chaleur de ces murs blancs percés de minus- cules fenêtres ; au coin d'une rue, on me montre la voiture de luxe du pays, celle qu'emploient les riches pour transporter leur maisonnée ; on y est assis à la turque sur des planches recouvertes de tapis ; un châssis fermé, percé dedeuxlarges échancrures, sert à donner de l'air et à permettre de prendre place à l'intérieur ; des ressorts font tout le prix de ce char que traînent deux chevaux.
Du bazar nous passons au marché aux odeurs multiples : la lumière tout à tour y éclate ou est cachée par des planches mal jointes ; au marché aux fruits, un mauvais hangar couvert ici de tuile, là de chaume, là de bois, court autour d'une place quadrangulaire ; marchands agenouillés ou assis à la turque, coiffés du fez rouge ou de la coiffe blanche, des Albanais restent immobiles derrière leur tas de fruits, étalés à même le sol ; ce sont des pommes surtout, des melons et des pastèques, que l'on offre pour quelques sous ; bruni sous le soleil, attendant sans impatience l'acheteur, s'il doit venir, ne marr quant nul empressement à lui vendre, le marchand passe son temps, qui ne compte pas, à regarder son tas de pommes, à échanger quelques mots avec les voisins et passants et à attendre que l'on ferme le marché pour pouvoir dormir.
Je croise une femme serbe avec sa petite fille, à
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l'entrée de la porte de leur pauvre jardin enfermé dans ses murs en terre battue. La mère est assez jolie, si je la compare à toutes celles que j'ai vues ici : le visage fin, les cheveux plats séparés par une raie et nattés, une coiffe blanche sur le haut de la tête, la blouse de linge brodé, un grand tablier blanc qui l'enserre, le jupon à rayures de couleur formant pantalon et resserré à la cheville, les pieds nus dans des sandales, elle n'a pas mauvaise allure dans ce costume de travail. Elle se laisse photographier gentiment sans grimace et s'étonne que ce soit déjà fait.
Par la chaussée inégale nous regagnons le con- sulat et nous nous installons sur le balcon ; c'est l'heure où, par la grande rue de Prichtina, passent gens et bêtes de retour du travail ; les chèvres ren- trent les premières ; puis les troupeaux de moutons sont poussés et harcelés par chiens et petits pâtres ; enfin, lourdement, les buffles regagnent l'étable ; avec et après ce défilé, les paysans reviennent, por- tant leurs outils ; tout est mis, chaque soir, à l'abri des fortifications du village ; pendant ce temps, le soir tombe ; au consulat et devant le han, des lan- ternes brillent ; les derniers passants se hâtent ; les portes du village et les maisons se ferment ; c'est la nuit ; maintenant, rien ne bouge, personnen'oseplus sortir ; la ville est comme endormie ; la lune se lève et éclaire de sa lumière astrale le minaret qui, au bout de la rue, jette sa pointe blanche.
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C'est tout près de Prichtina que s'est joué le sort de l'empire serbe de Douchan ; c'est là qu'il a péri, écrasé sous les coups des Turcs, conduits par le sultan Mourad, le victorieux. De Prichtina on y peut aller en une heure environ et de là regagner la gare en le même temps ; le terrain est un peu mou- vementé ; de-ci, de-là, on devine comme des tertres ; le sol n'y est pas cultivé, et mon voiturier prétend que des soldats y ont été enfouis jadis ; sur le faîte d'un des plis de terrain, d'où l'on domine tout le pays, on a placé un mausolée et plusieurs tombes : ici côte à côte ont été enterrés les deux porte-drapeau des deux armées, victimes de leur vaillance à une large pierre tombale surmontée de deux colonnes inégales signale le sépulcre de Rifaat Pacha, le grand vizir du sultan Mourad ; quant à celui-ci, on lai a élevé un monument; c'est un bâtiment carré surmonté d'une coupole et précédé d'un portique ; à l'intérieur, tout est nu ; une enveloppe de bois cache le tombeau et un simple linge brodé est étendu sur une partie du bois. Le vieux Turc qui garde le tom- beau et nous a fait entrer paraît peu satisfait de faire visiter ses reliques à un chrétien curieux, et, s'il accepte un léger bachisch, c'est d'un air mal content qu'il bredouille quelques mots de remerciement. Ainsi, pour consacrer leur triomphe et le rappeler, les Turcs ont voulu ensevelir sur le lieu même la dépouille de Mourad le victorieux et de son
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grand-vizir ; les corps de ceux-ci ont, en quelque sorte, pris possession de la terre qu'ils ont con- quise.
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
D'Uskub à Prichtina, un train par jour fait le trajet en une matinée (de sept heures du matin à midi). La ville est à plus d'une heure en voiture de la gare. Le han est inhabitable. En une journée on peut se faire conduire à l'abbaye serbe de Gradchanitza (deux heures de voiture) et au tombeau du sultan Mourad.
CHAPITRE III
MITROVITZA
Les villes de la plaine de Kossovo et de Diakova. — Le han une visite à Djavid Pacha ; les diverses races et la posses- sion de la terre ; les consulats étrangers.
Dans la région de Kossovo et de Diakovo, les principales villes se sont bâties au pourtour de la plaine, à la sortie des vallées ; leurs dernières maisons escaladent les premiers contreforts de la montagne ou sont construites au débouché du défilé que les fleuves se frayent dans le massif calcaire. Ipek, par exemple, est placé à l'endroit où la Bis- trica sort de la montagne, Diakovo au pied des monts de Diakovo et au confluent d'une multitude de rivières, Prizrend à la sortie de la vallée de la Bistrica de Prizrend et non loin du défilé du Drin. Il en est de même pour Mitrovitza : ses casernes, qu'on aperçoit de loin dans leur blancheur, couron- nent les derniers contreforts du massif du sandjack de Novi-Bazar ; la ville s'étend à leur pied le long du cours de l'Ibar, que traverse seulement un mé- chant pont de bois ; elle semble surveiller l'entrée de la vallée, par où les Turcs craignaient toujours de voir sortir les régiments autrichiens, naguère cam-
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pés dans le sandjak. De Sarajevo à l'Archipel, la nature a édifié une série d'étages ; celui de la plaine de Kossovo est intermédiaire entre la Bosnie et la plaine d'Uskub; de l'un à l'autre, onpeut descendre sans trop de difficultés. Le sandjak de Novi-Bazar est une des marches de cet escalier, et l'accès de la suivante est commandé par Mitrovitza.
En arrivant à Mitrovitza, mon premier soin est de rendre visite au consul de Russie, à qui j'ai été annoncé ; il est malheureusement absent, et per- sonne ne le remplace ; je fais donc connaissance avec un des « han » de la ville. Je le dis sans hési- ter, ces nuits passées au han sont le supplice du voyageur ; mieux vaut mille fois emporter une tente et coucher à la belle étoile ; la malpropreté de l'entrée et de la cour est innommable ; les eaux ménagères sont jetées au petit bonheur ; un esca- lier de fortune conduit aux chambres qui s'ouvrent toutes sur la cour intérieure ; dans chaque pièce, plusieurs couchettes montrent leur drap taché, où la vermine écrasée laisse voir sa trace ; le plan- cher mal joint et jamais lavé est protégé par un enduit de crasse contre l'eau de toilette que l'on jette à même dans le corridor ; les murs blanchis à la chaux sont le domicile des parasites les plus variés ; un bout de chandelle posé contre l'appui d'une fenêtre sert d'éclairage ; une chaise est tout l'ameublement ; les vitres opaques de malpro- preté sont consolidées par des papiers graisseux ;
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au premier coup d'œil, il vous vient l'envie de fuir. Hélas ! il faut rester. Au matin, le domestique du han entre et apporte un plat de cuivre, en tenant sur le bras un linge et de son autre main une aiguière ; il se propose de me verser un peu d'eau sur les mains ; avec mes mains mouillées, j'humec- terai mon visage ; j'essuierai figure et mains avec le linge, et chacun à tour de rôle fera ainsi sa toi- lette plus que sommaire ; j'ai toutes les peines du monde à obtenir qu'on me laisse et l'aiguière pleine d'eau, et le plat de cuivre, et un linge approxima- tivement lavé ; mes exigences remplissent d'éton- nement valet et gens, qui se complaisent dans l'in- fecte pourriture où croupit la multitude des Turcs. Je commence ma tournée de ville par une visite au kaimakan ou sous-préfet, Haïdar bey Lekitch, qui était déjà informé de mes projets ; je lui demande mon escorte pour le lendemain ; il me la promet, et je prends aussitôt congé de lui pour aller voir le personnage turc le plus intéressant de Mitro- vitza, Djavid Pacha ; sur la colline, auprès des casernes, un bâtiment neuf et encore propre abrite le quartier général de sa division ; de son cabinet de travail, meublé à l'occidental, on domine la ville blanche et verte, divisée par les eaux serpentant de l'Ibar ; le soleil éclaire la pièce et met une flamme aux yeux gris étrangement brillants de Djavid Pacha. Il me raconte la campagne qu'il vient de poursuivre contre les Albanais ; il avait emmené
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KOSSOVO-POLE. LE TOMBEAU DU SULTAN MOURAD
ET LA TOMBE DU GRAND VIZIR RIFAAT PACHA
MITROVITZA. BATAILLE D'INDIGÈNES.
L'Albauie inconnut
'I. ."i, Pa^'i' 40.
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avec lui 1 400 hommes et trois batteries ; avec cette petite troupe, il a parcouru la plaine de Diakovo et la région d'Ipek, brûlé les koulé des chefs, — ces sortes de châteaux-forts aux murs de 60 à 80 centi- mètres d'épaisseur et ne prenant jour que par de minuscules fenêtres et des meurtrières ; il a laissé des postes de côté et d'autre, et son nom est devenu la terreur des Albanais ; son action contraste singulièrement avec le laisser-faire antérieur, et Djavid Pacha sait bien que ce n'est qu'un essai. Les koulé vont se reconstruire, les Albanais se grouper, et il faudra recommencer : mais Djavid Pacha y compte, si la situation extérieure de la Turquie lui en laisse le loisir ; et, jeune, vif, l'allure guerrière, l'éclair de joie aux yeux, il conclut : « Partez vite, car je compte faire encore une petite visite à MM. les Albanais, sans doute cet au- tomne. »
Au bazar et au marché, je fais, pour la route, des achats de linge, de boîtes de conserves, de melons et pastèques, de pains, etc., sans oublier la poudre insecticide, bien insuffisante, hélas! Le propriétaire du han me fait cuire des poulets étiques ; dans des sacs que mon drogman confectionne, nous enfouis- sons le tout, prêt à être chargé le lendemain.
Le marché est très animé, et le soir les ruelles sont pleines d'une foule disparate au possible : les Serbes et les Turcs y coudoient les Albanais ; les Bos- niaques musulmans, fuyant la Bosnie autrichienne,
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y trouvent un refuge, en attendant que le Gou- vernement les installe sur des terres voisines, aux alentours, en effet, le pays est cultivé aujour- d'hui par les races les plus diverses ; le vieux fonds de paysans serbes subsiste, et ceux-ci servent gé- néralement de fermiers ou de métayers à des beys ou à de grands propriétaires turcs ; à Mitrovitza, le plus grand propriétaire est un Turc, Fuad Pacha, si je ne me trompe ; la récolte se divise entre lui et ses métayers, à ce qu'on me dit, sur la base d'un tiers à son profit et de deux tiers au bénéfice des paysans. A côté de ces grandes propriétés et des villages de fermiers, se trouvent aussi beaucoup de petites propriétés ; ce sont tantôt les domaines de cultivateurs albanais indépendants qui, descendus de la montagne, les ont acquis ou pris et les tra- vaillent pour leur propre compte, tantôt des villages de musulmans bosniaques, que l'on a installés sur des terres en friche. Dans cette partie de la Vieille- Serbie, le chrétien serbe était ainsi, à la veille des victoires serbes, refoulé de deux côtés par l'Alba- nais au Sud et le Bosniaque à l'Ouest.
L'élément étranger est aussi représenté à Mitro- vitza et, notamment, par les deux consulats de Russie et d'Autriche, les seuls qui y aient leur rési- dence. Le consulat autrichien, où je dîne le soir, est une demeure confortable, sans doute la plus élé- gante du pays et le meilleur centre d'information. Le Consul est alors M. Rudnay. Le Gouvernement
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MITROVITZA
de Vienne place dans ces postes d'observation ses meilleurs agents, et il ne lésine pas sur la dépense : la politique des informateurs balkaniques a tou- jours été en honneur au Ballplatz, et on ne saurait lui en faire un reproche. Le poste peut n'être pas sans danger. On se rappelle qu'il y a quelques années un musulman fanatique, outré de l'établis- sement d'un étranger à Mitrovitza, étendit raide mort le consul de Russie.
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
Mitrovitza est à une heure et demie de chemin de fer de Prichtina. C'est un centre de passagers, qui contient de nom- breux « han » ; ils sont d'une malpropreté effroyable ; le marché est assez bien approvisionné. On loue ici des voitures jusqu'à Prizrend ; on peut en avoir pour 15 medjidié environ (le medjidié égale 4 fr. 50) par voiture. Une promenade du côté des montagnes du sandjack permet de voir la ville et le pays.
CHAPITRE IV
DE MITROVITZA A IPEK
La route de Mitrovitza à Ipek ; une alerte ; le han de Rud- nik ; les premières tours. — Ipek; le mutessarifî ; le gou- vernement et les Serbes. — Le monastère de Saint-Sava. — Les beys. — Chez Zenel bey. — Les notables albanais.
Quitter Mitrovitza, c'est déjà s'enfoncer en terre inconnue. Sous l'ancien régime, les voyageurs d'Europe n'allaient pas au delà et ne pouvaient pénétrer à Ipek ; à Mitrovitza, on ne donne, sur la route, que des renseignements assez incertains, sur- tout quand on veut, comme moi, pousser jusqu'à Diakovo et Prizrend. Par précaution, je conclus un contrat avec un voiturier, qui promet de me mener en quatre jours au plus jusqu'à Prizrend ; après maints pourparlers entre mon drogman et lui, on tombe d'accord sur le prix de 14 medjidié, environ 60 francs, qui pour le pays représentent une valeur d'achat deux ou trois fois plus grande qu'en Occident. A cinq heures du matin, mes sou- varys ou gendarmes à cheval qui me serviront d'escorte sont à la porte du han ; on attend la voi- ture, qui arrive enfin. Qui dira l'histoire de cette voiture ? Elle a peut-être eu, il y a cinquante ou
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DE MITROVITZA A IPEK. DES ALBANAIS BATTANT LE BLÉ.
DE MITROVITZA A IPEK. MON ESCORTE D'ARRIÈRE.
'Albanie inconnu*
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DE MITROVITZA A IPEK
soixante ans, ses heures de gloire à Paris ou à Vienne ; c'est aujourd'hui une méchante Victoria, de formes archaïques, usée, râpée, rapiécée et lamentable ; encore suis-je fort heureux d'en trouver une telle ; c'est pour le pays d'un luxe peu commun. Je rencontrerai sur mon chemin les voi- tures du pays ; elles sont toutes du modèle que j'ai indiqué : une planche posée presque sans ressorts sur le cadre de la voiture; sur la planche, un châssis percé des deux côtés en son milieu. Chacun s'assoit à la turque sur la planche, et je vois des voitures où six ou huit voyageurs sont resserrés en un espace où ils peuvent à peine respirer. Nous partons en retard vers six heures du matin ; une partie de mes souvarys prennent les devants, carabine sur l'épaule ; le reste de mon escorte passe derrière ma voiture ; pendant trois ou quatre heures, la route est assez jolie ; on suit la rivière l'Ibar, à travers des gorges, de faible hauteur, mais vertes et fraîches ; puis on s'en écarte pour traverser un dos de pays ; on monte un peu ; des arbres assez nom- breux, notamment des pins, se rencontrent en bos- quet ; parfois de larges châtaigniers donnent une ombre propice ; nous sommes en cours de route rejoints par la poste : c'est un jeune Albanais monté sur un fort cheval, des deux côtés duquel pendent de gros ballots ; ce sont les lettres pour tout le pays ; un seul gendarme l'escorte, et il est enchanté de se joindre à nous, car MM. les brigands ne
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dédaignent pas d'arrêter les gens porteurs de lettres, qui contiennent parfois des billets. Son arrivée est le signal d'une petite fantasia ; mes souvarys chargent leurs armes à blanc, lancent leurs chevaux au galop et tirent en l'air ; les coups partent, leur visage placide se réveille, c'est une partie de fête.
Au bout de deux ou trois heures, une petite alerte se produit ; tandis que nous montons à travers des bois maigres, un coup de feu retentit au loin ; je fais rectifier la marche de l'escorte et charger les armes ; mais rien ne se décèle ; c'est peut-être quelques Albanais en veine de facétie.
Vers dix heures, nous avons franchi les petites collines et le dos de pays qui séparent la plaine de Kossovo de celle de Diakovo ; dès lors apparaît une région presque plate, avec peu d'arbres, où une broussaille épineuse couvre tout le sol ; de très rares maisons apparaissent, et la halte de Rudnik, où l'on a coutume de s'arrêter vers midi, n'est qu'un han sordide, où la pluie et le vent entrent à leur gré. Nous y prenons de l'eau et du café, et je fais disposer dans une mansarde ma couverture sur la paille pour déjeuner à part des gens qui se trouvent déjà là. Nos maigres poulets, nos pains et nos pastèques sont les bienvenus, et je me demande ce qu'on aurait pu nous fournir ici. D'ailleurs, nous sommes en Ramadan, et mes sou- varys ne devraient rien prendre avant le coucher
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DE MITROVITZA A IPEK
du soleil ; je ne sais s'ils observent la loi du Pro- phète, mais en tout cas ils ne l'enfreignent que bien peu !
Durant toute la route, je suis frappé des diffé- rences qui existent entre la carte de l'état-major autrichien et le pays. On sait que la meilleure carte de la Turquie d'Europe est celle au 200 000 que cet état-major a dressée ; 1 centimètre de carte, figurant 2 kilomètres, peut comporter tout le détail de ce pays presque vide ; mais j'ai la surprise de voir marqués des lieux et figurer des maisons à des endroits où je ne trouve rien ou presque ; ainsi, à Rudnik, d'après la carte, je m'attendais à voir des fermes, plusieurs maisons et plusieurs hans, un petit village, enfin ; en réalité, il ne s'y trouve qu'un pauvre hangar, où l'on peut acheter de l'eau, du café et du foin.
Vers une heure, nous repartons ; nous descendons lentement vers le fond de la plaine ; les broussailles deviennent de plus en plus hautes ; une poussière épaisse et d'une blancheur extrême s'élève de la route, couvre tous ses à-côtés et, sous le soleil tor- ride, rend le voyage pénible ; le pays paraît triste et désolé ; les chevaux sont exténués et leurs pieds heurtent à chaque pas ; on ne rencontre presque plus de verdure ; en arrivant à une rivière qui me paraît être l'Istok de la carte autrichienne, hommes et bêtes font halte ; les chevaux vont et viennent dans l'eau pour boire et se rafraîchir ; nous prenons
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un peu d'ombre derrière des buissons, en attendant de franchir à gué la rivière qui coupe la piste ; comme il y a peu d'eau, c'est besogne aisée, et nous continuons la route.
Les premières « tours » apparaissent. La maison du villageois albanais est caractéristique : au lieu d'une cabane, c'est une forteresse ; un quadrilatère de murs solides et épais, percés à peine d'une fenêtre et de nombreuses meurtrières, une tour carrée s'élevant à l'un des angles assez haut, du sommet de laquelle on peut observer au loin : ainsi apparaissent ces constructions originales d'un pays de combats journaliers et d'attaques impré- vues. Autour de la « tour », une fortification rudi- mentaire entoure un terrain assez restreint ; celle-ci n'est composée généralement que de buissons ou de branchages serrés en muraille ; la vraie défense est la « tour » elle-même. Une des premières que nous rencontrons présente l'aspect d'un vrai petit château, encadré d'arbres, avec, au premier plan, un cimetière, c'est-à-dire des pierres taillées et piquées droit en terre, au milieu de la broussaille ; beaucoup sont tombées et gisent intactes ou bri- sées ; nous rencontrons ainsi sur notre chemin, bordant la piste et au pied des maisons, des champs de pierres druidiques ; les indigènes passent et les vieux musulmans y méditent sur la fatalité.
Les « tours » se font un peu moins rares ; quelques paysans circulent, dont deux ou trois
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DE MITROVITZA A IPEK. UNE MAISON VILLAGEOISE
AI BANAISE.
DE MITROVITZA A IPEK. — ■ UNE HALTE.
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DE MITROVITZA A IPEK
armés ; au loin, une tache blanche se détache sur le vert des montagnes que nous allons atteindre ; c'est Ipek qui paraît cachée au pied de la chaîne, dans le creux qu'y fait une gorge. Le soleil tombe ; il est cinq heures environ ; en voyant une voiture à l'européenne, les soldats d'une caserne située hors la ville accourent pour nous apercevoir. Les souvarys reforment leur rang. Nous entrons dans Ipek la mystérieuse.
Cette entrée dans Ipek restera l'un de mes plus curieux souvenirs de voyage. L'eau qui dévale des montagnes traverse en ruisseau ou en rivière toutes les rues et ruelles de la ville, et des canaux détachés serpentent à travers les propriétés particulières. Mais partout une chaussée reste à sec pour les pié- tons ; à l'entrée de la ville, du côté de la route de Mitrovitza, il en est autrement ; c'est le lit même du torrent qu'emprunte la route, et le voyageur a la surprise d'entrer par la rivière ; elle est heureu- sement peu profonde en cette saison, et cette façon d'arriver ne présente que de l'imprévu.
Mais le hasard fait que j'entre en même temps que deux voitures du pays ; je n'y prends pas autrement garde, si ce n'est pour les photographier, ayant aperçu leurs ouvertures hermétiquement fermées. Mais, à peine la rivière franchie, ma voi- ture et mon escorte engagée dans l'étroite ruelle
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qui^sert^de bazar, je me vois en butte à une curio- sité,"générale. Il est bientôt six heures ; le soleil va se coucher, et le bon musulman prendre sa nourri- ture ; il y a foule au bazar ; de tous ces magasins hétéroclites, mille paires d'yeux me fixent ; des vieillards, assis à terre, s'arrêtent de fumer pour mieux voir ; Albanais et Serbes, marchands et ache- teurs viennent sur le pas de la porte pour regarder ; les enfants hurlent et, au milieu de cette foule, les souvarys ont peine à faire place pour laisser passer la voiture. De loin, j'entends les conversations les plus animées; chacun dit son mot ; j'aperçois les gestes ; à mon passage, on reste immobile et on me dévisage curieusement.
Mon costume, ma voiture devaient attirer l'atten- tion sur moi, mais pas au point où je la vis. Quelle en était donc la cause? C'est un exemple typique des bruits qui courent dans ces pays d'Orient et sur- tout au bazar, grande « potinière » de ces petites villes. Donc on avait vu passer deux voitures closes, contenant des femmes, sans doute celles de quelque riche marchand ; la mienne suivait ; le doute n'était pas possible ; dans Ipek l'inviolée, dans la cité albanaise par excellence, venait d'arriver un étran- ger, qui allait s'y établir, comme consul, puisqu'il amenait sa famille î
C'est sous ces fâcheux auspices que j'entre dans la ville ; c'est d'une colère née du même motif qu'est sorti l'assassinat du consul de Russie à
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DE MITROVITZA A IPEK
Mitrovitza, il y a quelques années. Mais Djavid Pacha est venu par là ; on me dit qu'il a détruit à Ipek même, ce printemps, dix koulé ou châteaux forts et une cinquantaine aux environs, la plupart appar- tenant à des chefs de tribus, à des beys ; aussi un changement notable s'est-il produit dans la région : il y a seulement un an, le fait de prendre une pho- tographie mettait à quelques pas d'ici un diplomate français en sérieux danger ; aujourd'hui, je puis cir- culer librement en ville sans être inquiété, quoiqu'il soit toujours de prudence élémentaire d'être accom- pagné. Il est vrai que le gouverneur d'Ipek est un homme énergique, à la poigne rude, un des meneurs du mouvement constitutionnel, venu ici parce que Albanais, pour pacifier le pays.
Ismaïl Haky (ou Hakky) bey, mutessarifï et commandant d'Ipek (tel est le nom porté en turc sur sa carte de visite et telle est, d'après lui, la transcription française), est un de ces officiers d'état-major instruits des choses d'Occident, par- lant parfaitement le français, connaissant les grandes villes européennes, cultivé et intelligent, ardem- ment nationaliste et musulman patriote, sinon re- ligieux, qui ont fait la révolution. J'ai vécu deux jours chez lui, déjeunant et dînant avec lui, assis- tant à la réception des gens qui défilaient à son bureau, couchant à la caserne qui lui sert de gou- vernement, parcourant à cheval les ruelles et les environs d'Ipek, et je comprends mieux, après ces
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heures de conversation prise dans le cours de la vie pratique, ce qu'était le nouveau régime et ceux qui l'ont établi. A l'école des nations qu'ils ont étudiées, ils ont acquis le patriotisme turc ; ils sont outrés de ce que l'étranger se permet de faire en Turquie, « État souverain », et veulent que leur pays devienne un État comme les autres ; par contre, ils sont résolus à maintenir l'ordre et la tranquillité et à ne pas tolérer chez eux de privilèges légaux ; s'ils ont une secrète tendresse pour le musulman, c'est par solidarité de race, ou mieux parce qu'ils le sentent acquis à la patrie ottomane ; la religion musulmane leur paraît le ciment le plus fort pour consolider l'état nouveau, fondé sur le nationalisme ; d'ailleurs, au point de vue religieux, ils sont très tolérants, pas du tout fanatiques, et beaucoup sont peu pratiquants (je l'ai vu de mes yeux en temps de Ramadan) ; la religion n'est pour eux que le plus puissant facteur de cohésion et de solidarité ; dès lors, s'il se trouve un musulman séparatiste et un chrétien loyaliste, ils pourront, par quelque fibre secrète, éprouverun penchant caché pour le premier, qu'ils regarderont comme un frère égaré, mais, dans l'ordre politique, ils soutiendront le second, confor- mément aux intérêts de l'empire.
C'est exactement ce qui se passait à Ipek. Ipek est aujourd'hui la ville albanaise par excellence ; mais ce fait est assez récent ; c'est une des premières conquêtes de l'Albanais descendant de ses mon-
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ENTREE D IPEK.
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IPEK. LA FEMME ET LA MÈRE DU SERBE MIKAEL VASSILIEVITCI
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DE MITR0V1TZA A IPEK
tagnes et chassant devant lui le Serbe de la plaine ; dans cette ville qui a peut-être de 5 000 à 10 000 âmes, les Serbes ont conservé une colonie importante ; ils sont petits commerçants, prêteurs, domestiques, etc. sauf deux ou trois familles de commerçants notables, ce sont tous de petites gens, la noblesse locale et la richesse étant exclusivement albanaises ; or, jus- qu'en 1908, la ville et les environs étant effective- ment gouvernés par les beys albanais, les malheu- reux Serbes étaient un peu à leur merci et crai- gnaient chaque jour quelque nouvelle avanie ; depuis 1908, ils respirent ; je rends visite à un des notables de la colonie serbe, Michaël Vassilievitch, et je le trouve avec sa femme et sa mère dans une maisonnette que précède un jardin plein de beaux raisins, où court un ruisseau d'eau vive. Il me dit à quel point les Serbes d'Ipek sont heureux du nouveau régime, après leur longue servitude. Ils trouvent enfin à qui recourir et, si tout n'est pas parfait, ils ne demandent qu'une chose, c'est que la situation présente se continue le plus possible. Ils n'espéraient pas alors la délivrance que, quelques mois plus tard, l'armée serbe leur apportait com- plète, en faisant ici même sa jonction avec l'armée monténégrine.
Vassilievith me conduit à l'école serbe, qui n'est pas très loin ; une trentaine ou quarantaine d'en- fants y apprennent à lire et à écrire ; l'instituteur, bien stylé, me remet une image sur laquelle est
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figurée une femme, que je suppose être la sagesse ; elle porte d'une main une épée, de l'autre un rameau d'olivier. Pauvres Serbes ! Ce n'est pas l'épée qu'ils montrent à leur maître. Au-dessous des caractères serbes, une main gauche d'enfant a ins- crit : « Bon et heureux voyage, Ipek le 17 août 1909, direction pour les secours des élèves pauvres. » A cette attention, je ne puis répondre évidemment que par l'obole désirée, dont ils me paraissent d'ailleurs avoir grand besoin.
Je quitte bientôt ces hôtes aimables pour rejoindre Ismaïl Hakky bey ; il fait seller des che- vaux, et nous partons, accompagnés d'un officier et de mon drogman, parcourir la ville et faire une sortie aux environs ; je remarque que, dans la popu- lation, presque personne ne salue le gouverneur ; on lit sur les visages plutôt la crainte que tout autre sentiment ; mais pas une incorrection n'est com- mise, et partout on s'écarte docilement pour laisser passer notre petite caravane. Il me semble sympto- matique de la paçt du gouverneur d'accomplir ce tour de ville aux heures où tous sont dans la rue, en compagnie d'un étranger en costume européen, à qui on paraît faire les honneurs du lieu ; il faut une certaine audace pour affirmer si haut la nou- velle politique du régime.
Nous continuons notre promenade assezloinhors de la ville, et Hakky bey me propose de pousser jusqu'au monastère serbe de Saint-Sava. Une demi-heure
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après, nous l'apercevons avec son enclos de murs fortifiés, joliment situé à la porte d'un défilé mon- tagneux, au milieu des arbres, des ruisselets et des sources. Nous mettons pied à terre au couvent ; le plus vieux des moines vient nous souhaiter la bienvenue et nous fait offrir les politesses d'usage : cigarettes, eau parfumée et café ; le lieu est d'une fraîcheur exquise, et nous nous y reposons avec volupté, presque sans rien dire ; une très vieille chapelle est à côté de nous, avec des dalles antiques où des noms et des dates gravés sont presque effa- cés ; les moines me paraissent assez ignorants de leur richesse et ne peuvent me donner que des ren- seignements bien vagues ; d'ailleurs, cette architec- ture byzantine aux voûtes et aux dômes surbaissés produit une obscurité telle à l'intérieur qu'il est presque impossible d'y rien voir. Je souhaiterais demeurer ici et y passer la nuit ; mais Hakky bey m'a invité à dormir sous son toit, et ce serait une indélicatesse que de refuser.
Hélas ! quelle nuit! J'ai déjà dit ce que sont ces palais de gouverneur ouverts à tout venant, où tout les loqueteux de l'endroit élisent domicile sur les marches des escaliers et sous l'entrée des portes. Ici, c'est la caserne qui sert de demeure au gou- verneur, à la fois chef militaire et civil ; au rez-de- chaussée, des soldats logent en masse et dans une promiscuité impossible à décrire ; au premier, une série de bureaux est aménagée ; dans chacun d'eux,
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deux ou trois divans courent le long des murs et servent souvent de lit aux officiers ou employés qui y travaillent ; on m'octroie une de ces chambres et, par une attention délicate, on fait placer sur un des divans une étoffe de 4 mètres de long en gaze de soie rayée et colorée, tout à fait propre à faire des tutu de danseuses. C'est un drap ; je m'enroule dedans et pense dormir. Mais, à peine la lumière éteinte, je m'aperçois de mon erreur ; c'est une invasion sans merci ; j'allume la chandelle, et le spectacle des murs est impossible à reproduire ; pour me mettre à l'abri, si possible, je déménage deux tables-bureaux, les mets côte à côte, étends ma couverture sur eux, puis mon étoffe préalablement secouée ; j'arrose le pied des tables de larges doses de poudre insecticide et m'étends sur cette couchette improvisée et peu confortable, espérant avoir mis un mur entre l'ennemi et moi. Le franchit-il, ou se laisse-t-il tomber, par Une astuce qu'on lui prête, du haut du plafond, je l'ignore ; mais ce que je sais,- c'est que je dois renoncer à la lutte et m'avouer vaincu. Je n'ai qu'une ressource : m'habiller et sortir.
Jusqu'à dix heures, les matinées sont déli- cieuses, quoique nous soyons en plein mois d'août ; après avoir vu la veille les Serbes, je me propose de consacrer ce jour à visiter les Albanais.
Ipek est, et était encore plus sous l'ancien régime, la grande ville albanaise du Nord ; au pied des montagnes qui abritent les tribus les plus farouches
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et les plus indépendantes, éloignée de toute voie de communication naturelle, séparée de Mitrovitza par une longue journée d'espaces incultes et de broussailles favorables aux surprises, constituant un centre populeux et une agglomération riche, elle est le séjour des plus riches beys du Nord : c'est ici que réside ou résidait une trentaine de familles nobles, chefs héréditaires des grandes tribus de l'intérieur ; à côté, en effet, de pauvre bey, paysan misérable, habitant une hutte de terre battue, il en est d'autres qui ont constitué de véritables fortunes. Celui qui passe pour le plus riche de tous est un vieillard, dont les Jeunes-Turcs ont fait un député et qui se nomme Yachar Pacha ; on dit communément ici qu'il est le seul Albanais d'Ipek favorable à la constitution, entendez au nouveau régime, et je le crois sans peine, au moins en ce qui concerne les riches Albanais. L'influence des beys héréditaires s'étendait en effet sans conteste sur tout le pays ; le gouverneur n'était qu'un instrument entre leurs mains et, s'il résistait, on le brisait aussitôt par une dépêche envoyée à Gonstantinople : un vœu formulé par ses fidèles Albanais était, pour l'ancien sultan, un ordre qu'il accomplissait. C'est dans des circon- stances de ce genre, raconte-t-on, que les Albanaisou plutôt un de leurs beys mit à la porte sans ménage- ment Djavid Pacha, qui, pris au débotté, au saut du lit, fut conduit sur-le-champ, et sans autre forme de procès, hors la ville. Si l'histoire est authentique,
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Djavid Pacha a pris une belle revanche. Quoiqu'il en soit, la lutte était engagée, à la veille de la con- quête serbe, entre les Jeunes-Turcs, qui voulaient diriger le pays par l'intermédiaire du mutessariff et les beys,qui prétendaient maintenir leur autorité. La première manche a appartenu au gouverneur ; les beys ont courbé la tête ; la population d'Ipek et des environs était en partie désarmée, terrorisée et matée ; mais elle n'était pas soumise ; à l'heure favo- rable, si la ville a été tenue en bride quelque temps par un gouverneur énergique appuyé sur des troupes fidèles, la campagne de nouveau s'est révoltée et finalement, en août 1912, les Albanais, conduit par leurs beys, ont dicté la loi à la Sublime Porte.
La tranquillité actuelle n'est donc qu'une façade ; la fermentation est cachée, mais subsiste; les Jeunes- Turcs ont pu faire nommer Yachar Pacha député favorable au nouveau régime ; ils ont trouvé en lui un homme influençable : on lui prête une fortune d'un million de napoléons, gagnée, paraît-il, en par- tie dans les adjudications publiques ; ils ont imposé facilement sa candidature ; mais les sentiments albanais ne sont pas changés pour cela.
La plus illustre famille d'Ipek est celle des Mahmoud Begovic, d'une antique origine et d'une grande richesse : on lui suppose des terres et des biens d'une valeur atteignant peut-être 500 000 na- poléons, comme on dit dans le pays. Le chef de cette famille est actuellement Zenel bey, dont la demeure
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est à Ipek même ; c'était, jusqu'en ces derniers temps, le véritable chef de la famille, c'est-à-dire que ses rapports sont assez froids avec Hakky bey ; cependant, pour l'instant, il ne rompt pas en visière avec lui et lui a même récemment fait visite. Je me rends à sa demeure, vrai château fort construit dans la ville ; on me conduit au selamlik, au premier étage ; deux ou trois petites fenêtres, qui étaient hermétiquement fermées, sont ouvertes, et on me fait asseoir sur le divan traditionnel qui court tout autour de la pièce et encastre la cheminée ; d'ail- leurs, comme d'habitude, aucun meuble dans la pièce ; j'entends dans la maison un grand remue- ménage ; ma visite imprévue dérange les habitudes et surprend peut-être ; un jeune garçon de la famille ou un serviteur m'apporte d'abord de l'eau glacée parfumée de violette et d'ambre et quelques confitures ; d'après l'usage, je prends une cuillerée de confitures, délicieuses d'ailleurs, la porte à ma bouche et avale ensuite un des verres d'eau ; un instant après, un autre serviteur m'apporte du café et des cigarettes ; Zenel bey, qui arrive, a dépassé la cinquantaine, et ses cheveux sont presque blancs ; mais il a conservé une singulière verdeur de démarche ; son corps, grand et svelte, ses yeux clairs et brillants, son allure et sa conversation révèlent un chef aussi apte à l'action qu'à la pru- dence; aujourd'hui il est tout à la prudence, et ce n'est pas de lui que je puis tirer grandes lumières ;
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toutefois, comme je lui pose la question d'une divi- sion possible entre Albanais riches et pauvres, il fait une réponse qui signifie à peu près ceci : autre- fois, on ne payait pas la dîme ; aujourd'hui on veut nous la faire verser, et, si on ne s'y soumet pas encore de partout, du moins à Ipek et dans les environs, on la perçoit déjà ; jadis, nous ne faisions pas de ser- vice militaire, si ce n'est quand nous le voulions ou en cas de danger ; aujourd'hui on veut que les tri- bus donnent des soldats, ou, en place, 50 livres ; devant ces exigences nouvelles, tous les Albanais ont les mêmes intérêts.
Dans la cour de sa maison, en sortant, j'aperçois un petit garçon de sept à huit ans, au regard curieux et à la physionomie éveillée, qui guettait mon pas- sage pour me regarder ; derrière lui, osant à peine se montrer dans l' entre-bâillement d'une porte, d'autres têtes d'hommes.
Je lui demande qui il est et quel est son compagnon ; il répond avec beaucoup d'assurance qu'il est le plus jeune fils de Zenel bey et que son compagnon est un de ses parents ; il porte un costume assez différent des costumes albanais ordinaires : au lieu de la culotte blanche col- lante avec grosse passementerie noire venant enserrer la cheville et formant sous-pied, il a une culotte bouffante marron avec de larges bandes bleu clair ; au-dessus de la haute ceinture d'étoffe retenant le pantalon, cachant d'ordinaire un rang
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IPEK. UNE RUE D IPEK.
IPEK. LE MARCHE.
L'Albanie incom
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de cartouches, il porte une sorte de gilet rayé, avec revers de broderie d'or laissant apercevoir le haut d'une chemise de flanelle ; la calotte blanche posée sur le sommet de la tête, dégageant des cheveux divisés par une raie que vient de faire sa mère, un ruban passé autour du cou et soutenant quelque amulette, complètent le costume, qui est vraiment seyant. Les hommes remplacent, en général, le gilet d'étoffe par un boléro brodé d'or ou en simple tissu qui s'ouvre largement sur la chemise blanche. Mais la toute petite calotte de feutre blanc est de rigueur et constitue vraiment la coiffure nationale des Alba- nais ; quelquefois, elle s'élargit et forme une demi- sphère au lieu d'un cône ; mais c'est assez rare ; pourtant, en traversant le marché d'Ipek, quelques instants après, plusieurs personnes, et notamment des enfants, portent des coiffures ayant cette forme. Il faut avouer que, pour nos yeux d'Occidentaux, elle termine une silhouette d'une façon un peu imprévue ; mais on s'y habitue très vite, et l'on finit même par la trouver beaucoup plus plaisante que le fez rouge.
En sortant de chez Zenel bey, je vais rendre visite à un autre notable albanais ; ils sont ici trois ou quatre riches commerçants, Elias Aga, Djelo Effendi, Jifco Effendi, qui ne sont point pacha, ni bey, mais qui ont acquis dans des industries diverses une grosse fortune. Le plus considérable de tous est Elias Aga ; au lieu d'être un simple « effendi », un
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« monsieur », c'est un « aga » ou propriétaire ; le titre est intraduisible, mais est à égale distance de « monsieur » et de « seigneur » ; celui-là a acquis sa fortune dans les farines ; c'est lui qui moud dans des moulins aménagés mécaniquement tout le blé (il y en a peu) et le maïs du pays. Il est absent de son domicile et loin d'Ipek en ce moment. Mais sans doute flatté de la visite d'un étranger, son fils vient me la rendre aussitôt, et, en guise de présent, m'apporte un mouchoir de soie filée chez lui ; il me fait mille compliments et souhaits de bienvenue, me répète que lui, son père, sa famille sont très sen- sibles à l'honneur que je leur ai fait ; il voudrait que je retourne chez eux et vienne y prendre mon repas le soir ; mais j'ai annoncé déjà mon arrivée au couvent de Detchani, et je dois décliner son invitation. Il part en ne tarissant pas de vœux et de saluts, et c'est sous ces auspices, plus heureux qu'à l'arrivée, que je quitte Ipek la mystérieuse.
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
Il faut partir de Mitrovitza en voiture à cinq heures du matin, en s' arrêtant seulement deux heures en route, on n'arrive qu'à cinq heures du soir ; la deuxième partie de la route est très pé- nible à cause de la poussière dans une plaine broussailleuse.
A Ipek, on doit être recommandé à un habitant qui vous loge ; le monastère de Saint-Sava, à une demi-heure d'Ipek, peut vous accueillir. C'est une très jolie promenade, comme d'ailleurs tous les environs d'Ipek. Il est bon d'avoir des lettres de recomman - dation pour toutes les villes à partir d'Ipek.
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CHAPITRE V
D'IPEK A PRIZREND
D'Ipek à Detchani ; le monastère de Detchani. — Diakovo ; chez le kaimakan ; les catholiques albanais ; les beys de Diakovo; le commerce. — Départ pour Prizrend : les paysans sur la route.
îpN trois heures et demie de voiture, on gagne faci- *~J lement le monastère de Detchani, parune route qui peut porter ce nom ; on longe le pied des monta- gnes à travers un pays moins désolé que celui qui sépare Mitrovitza d'Ipek ; il est un peu cultivé pen- dant les deux tiers du chemin et le reste du temps envahi par les broussailles ; nous traversons deux ou trois villages, assez importants : Lubenitz, Strtlza (le Strelci de la carte autrichienne); dans le premier, nous surprenons une assemblée d'une vingtaine' d'Albanais, assis en cercle sur la terre de la place du village ; il en est venu de tout le pays, et je n'ai aucun doute qu'ils délibèrent sur la conduite à tenir à l'égard du gouvernement après les récoltes ; à notre passage, le plus grand silence se fait et, qui sait? peut-être quelque hodja albanais tirera-t-il un effet considérable sur l'assemblée du passage d'un Européen vêtu à l'occidental. A Strltza, nous
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faisons halte sous de superbes arbres, à l'ombre desquels coule une source glacée ; quelques paysans albanais, portant un costume de toile blanche, recouvert d'un boléro de tissu foncé, causent et regardent ; le village est fortifié, et chacune des maisons que nous apercevons est une petite forte- resse ; ce sont toutes des « tours » ou « koulé », à l'architecture caractéristique : la balle n'y pénètre pas ; il faut l'obus pour les détruire, tant les murs sont épais et les ouvertures minuscules.
Nous remontons par de mauvais chemins la rivière de Detchani et, à la tombée de la nuit, nous apercevons le monastère. La montagne, au lieu de se continuer en droite ligne, s'incurve en un cirque comme pour faciliter le passage de la petite rivière qui sort de la chaîne ; les pentes, couvertes de forêts, laissent entre elles un terre-plein d'un kilomètre à peine enserré d'un demi-cercle de montagnes et s'ouvrant en face sur la plaine de Diakovo. C'est le plus antique des monastères serbes, dit-on, et un des plus riches ; une double muraille et un fossé le défendent contre les attaques ; on ne peut entrer et sortir que par un pont-levis, protégé par un petit fort ; ce monastère est une vraie forteresse serbe en pays albanais ; à l'intérieur de l'enceinte, des bâ- timents considérables servent d'habitations aux moines, aux hôtes, aux nombreux serviteurs, fer- miers et gardiens de troupeaux, qui constituent une colonie serbe au complet ; le couvent possède des
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D IPEK A DETCHANI. UNE HALTE A STRLTZA.
DETCHANI. LES ENVIRONS.
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terres en grand nombre ; tout ce monde les cultive et trouve, chaque soir, un refuge assuré dans l'en- ceinte ; aux heures de crise, on les arme et, à l'abri des murailles, ils peuvent résister à toutes les attaques. Actuellement, ils possèdent même un poste de soldats réguliers avec un officier, qu'a placé là Hakky bey pour assurer la tranquillité dans le pays.
Hakky bey a télégraphié mon arrivée et, depuis plusieurs heures, on m'attend : sur le pont-levis, je trouve l'archimandrite, l'officier, quelques moines et un peuple de serviteurs ; l'archimandrite est un vieillard cassé et bonace, au nez rouge bourgeon- nant, à la grande barbe blanche, qui coule comme un fleuve sur une vieille soutane noire ample, à la manière d'une robe de chambre ; comme il est tard, nous entrons à peine à la chapelle ; c'est un édifice roman en pierre de deux couleurs, surmonté d'une coupole byzantine ; on le répare en ce moment, et tout le bâtiment vient d'être recrépi.
Le monastère est vaste et permet d'hospitaliser des hôtes en grand nombre ; on me donne une cham- bre très convenable avec un lit propre, une table, des chaises, une toilette ; c'est un luxe pour ce pays ; nous dînons simplement, mais assez bien ; le monas- tère respire l'abondance. On dit communément qu'il est soutenu par l'argent russe ; je remarque en tout cas aux murs des gravures du tsar et de la tsarine et des tsars antérieurs. Nous restons assez long-
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temps dans la petite salle à manger à boire et à causer ; les moines nous font déguster de l'excel- lente liqueur, qu'ils distillent et des vins qu'ils font. Ils ont de beaux vignobles, qui produisent du vin rouge un peu haut en couleur et en alcool, mais généreux et de franc goût ; les légumes, les fruits, tout vient en abondance ici. Quel pays de Cocagne, si l'on y vivait en paix !
Six heures de voiture séparent le monastère de Detchani de Diakovo ; la première partie de la route est une plaine de broussailles et de poussière, à travers laquelle nous ne rencontrons qu'un Alba- nais à cheval, suivi de sa femme à pied ; avec les plus grandes précautions je les photographie, car l'Albanais pourrait voir en ce geste une insulte à son honneur, sa femme étant avec lui.
Bientôt les arbres réapparaissent, et nous traver- sons le village de Skivien, ou une mosquée entourée de tombes dresse son minaret entre les peupliers. Au détour de la route, on devine, dans le lointain, les premières maisons de Diakovo ; aucune fortifi- cation n'indique les limites de l'agglomération ; le rayon de la ville est très étendu et les premiers murs très éloignés du bazar et de la rivière, qui sont les vrais centres de la ville. Le Prna (Krena sur les cartes autrichiennes), qui traverse Diakovo, est presque à sec; mais, au printemps, c'est un torrent
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MONASTERE DE DETCITANI.
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II III».
DETCHANI. L ARCHIMANDRITE, UN OFFICIER TURC ET UN MOINE.
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qui corrode ses rives escarpées et remplit son lit profond. Par-dessus le fleuve a été jeté, il y a des centaines d'années, un vieux pont de pierre, bâti à la façon romaine, très large et très long, sans garde- fou, aux arches basses, faisant un dos d'âne très accentué. Il donne à la ville le plus curieux aspect ; il est commandé, en quelque sorte, par un « koulé » très élevé et puissant, dont les meurtrières sont face au pont; sur les côtés, des murs à moitié tombés, au loin le bazar et la grande mosquée achèvent le paysage.
Le kaimakan a ses bureaux non loin du pont : pauvres bureaux et pauvre homme ; c'est assuré- ment un fonctionnaire de l'ancien régime laissé là par le nouveau, ignorant et paresseux, se déchar- geant du soin des affaires sur son secrétaire, un Albanais jeune encore qui, — fait curieux, — écrit bien le turc, mais ne le parle pas. Il nous offre des cigarettes et des pastèques coupées ; comme la cha- leur est torride, elles rafraîchissent la bouche agréa- blement, et nous passons un moment à en savourer les morceaux juteux et à nous reposer.
Le secrétaire du kaimakan s'offre à nous con- duire à travers la ville ; elle paraît presque vide ; au bazar, seuls quelques enfants viennent nous voir passer ; dans le fond des magasins obscurs, on devine des silhouettes d'Albanais, couchés ou assis, qui fument ou dorment, accablés par la chaleur.
Un petit fait bien caractéristique se produit pen^
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dant cette promenade ; jusqu'au bazar, le secrétaire du kaimakan reste à ma gauche en causant slave, puisqu'il ne parle pas turc, avec mon drogman ; nous ne rencontrons personne, mais, un peu avant d'atteindre le bazar, il s'excuse auprès de moi de s'éloigner; il nous rejoindra, dit-il, à la sortie ; comme je m'étonne, il explique qu'il craint d'en- courir la haine de certains de ses compatriotes anatiques, s'il paraît au bazar en compagnie d'Eu- ropéens accompagnés de gendarmes turcs. L'action exercée à Ipek par le régime jeune- turc, Djavid Pacha et Ismaïl Hakky bey, ne s'est pas encore fait sentir au même degré à Diakovo !
En passant dans une rue éloignée, le secrétaire m'indique la cure catholique albanaise ; je demande si le curé est visible ; une vieille femme ratatinée qui lui sert de servante me répond qu'il dort, mais qu'il faut entrer cependant ; il sera, dit-elle, très content de me voir. J'entre donc avec le secrétaire, mon drogman, trois de mes souvarys qui ne me quittent pas, et bientôt descend le curé, réveillé à la hâte et les yeux gonflés de sommeil. Malgré son nom à la désinence serbe, — il s'appelle Glasnovic, — il est Albanais et dessert avec un vicaire une grande paroisse, qui comprend Diakovo et tous ses envi- rons ; le vicaire me paraît un homme jeune, actif, intelligent et assez instruit, et nous causons longue- ment en attendant le déjeuner, car le brave curé me retient de force pour partager avec lui un plat
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d'oeufs, des légumes pimentés, du café et des alcools du pays.
La paroisse catholique albanaise de Diakovo dépend de l'archevêché d'Uskub, dont l'arche- vêque réside aujourd'hui à Prizrend. Elle compte, paraît-il, environ 1 200 catholiques, répartis en quinze maisons dans la ville et 300 dans les envi- rons.
Il existe chez les Albanais trois hiérarchies catho- liques ; la première est celle des couvents, apparte- nant aux Franciscains et qui sont subventionnés par l'Autriche ; à Ipek, par exemple, il existe un petit monastère de Franciscains, qui est, de fait, sous le protectorat autrichien. La deuxième est celle des paroisses rangées sous une hiérarchie épiscopale : le métropolite albanais réside à Scutari d'Albanie (Scudra ou Scodra) ; deux archevêques ont leur siège l'un à Durazzo et l'autre à Uskub, ce dernier ayant sa résidence de fait à Prizrend ; enfin trois évêques demeurent à Pulatti, à Alessio (siège de Kalmeti) et à Nenshati (siège de Sapa, vis-à-vis Scutari). Sur ces évêques et sur ces paroisses qui en dépendent, l'Autriche prétend au droit d'un protecteur ; mais les simples prêtres vous disent tous : nous ne sommes ni Autrichiens, ni Italiens, seulement Albanais ; en fait, certains reçoivent des secours tantôt d'Autriche, tantôt d'Italie, parfois des deux côtés à la fois ; parfois aussi ils en ignorent l'origine, connue des seules autorités hiérarchiques,
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qui reçoivent de l'Autriche des subventions régu- lières (1).
Enfin, la troisième organisation catholique alba- naise est la plus importante de toutes et aussi la plus connue : c'est celle des Mirdites, la grande tribu albanaise, dont le territoire s'étend au sud de Scutari et qui tout entière est catholique ; on estime à une dizaine de mille le nombre d'hommes quelle peut armer, et à elle seule elle compte peut-être plus de catholiques que chacune des autres régions de l'Albanie ; elle est divisée en seize paroisses, placée sous l'autorité de l'abbé mitre d'Orosch, que je visiterai plus tard à Scutari et qui me recevra à Orosch. Celui-ci dépendait autrefois du métropolite albanais de Scutari ; mais, en 1888, l'abbé, en reve- nant d'exil, se fît accorder par Rome une juridiction autonome, et aujourd'hui il n'est plus suffragant de Scutari ; il dépend directement du Vatican et a rang d'archevêque.
Les catholiques de Diakovo s'entendaient assez bien avec le gouvernement jeune-turc ; ils sont prêts, me dit le curé, à payer la dîme et à accomplir le ser- vice militaire, même en temps de paix, sur quoi le secrétaire lui réplique : « Vous êtes, en somme,
(1) D'après les renseignements recueillis ici, on évalue à 30 0001e nombre des fidèles dépendant de la métropolie de Scutari, à 13 000 ceux rattachés à l'archevêché de Durazzo, à 16 000 ceux ressortissant à Uskub-Prizrend ; en outre les catholiques dépendant d'Orosch seraient 16 000 ; il est très difficile de vérifier ces chiffres, qui d'après l'abbé des Mirdites devraient être plus que doublés.
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DE DETCHANI A DIAKOVO. RENCONTRE D'UN ALBANAIS
DANS LA BROUSSAILLE.
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DIAKOVO. LE CURÉ CATHOLIQUE ALBANAIS.
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Jeunes-Albanais. — C'est cela, répond l'autre, et il n'en existe pas encore beaucoup. » Les relations avec les Albanais musulmans sont ici excellentes ; il n'en a pas toujours été ainsi, surtout à la fin du règne d'Abdul-Hamid, et mes interlocuteurs attri- buent ces divisions à l'action de l'Autriche et de l'Italie dans le pays. Quant aux rapports avec les Serbes, il est inutile d'en parler : à Diakovo, sur les 3 000 maisons de la ville, on compte à peine une douzaine de maisons de pauvres serbes et pas une aux environs.
Le pays est donc purement albanais et, comme à Ipek, dominé par quelques familles de puissants et riches beys : la plus vieille est celle de Riza bey, que l'ancien régime avait exilé pour raison person- nelle et que le nouveau régime a habilement rappelé ; il a fait du fils de celui-ci, qui était officier, le député de Diakovo ; un autre bey est aussi officier à Uskub, c'est Bayram Tzura ; les autres, comme Ahmed bey, comme Djlaledin bey, — le plus riche peut- être, ses terres valant bien un million et demi de piastres, — habitent à Diakovo. Tous ont leur fortune en terres, aucun en moulins ou en usines, comme à Ipek ou à Mitrovitza, et cela seul indique que nous sommes ici en pays de grande propriété, — la petite propriété ayant d'ailleurs sa part.
Cette propriété est assez cultivée, et Diakovo est un centre important du commerce de céréales. Il est aujourd'hui dirigé tout entier du côté de Salonique
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par route et voie ferrée, et les commerçants de Dia kovo s'inquiètent de le détourner vers l'Adriatique et Scutari, en s'entendant avec les commerçants de Scodra. C'est, me dit-on, un grand commerçant de Diakovo, Ghaquir Ispay, et un autre de Scudra, Petro Daragaty, qui s'en occupent, et Murtesam Abdulraluman, le secrétaire du kaimakan, m'affirme s'entéiesser à ces projets par ordre du Gouvernement ; leur idée serait de constituer une société, dont les commerçants des deux villes seraient les actionnaires et qui exécuteraient les travaux nécessaires : ces travaux se résument en deux points : rendre leDrin navigable depuis Spach et dra- guer la Boyana. On sait que le Drin se jette dans le lac de Scutari et que celui-ci est réuni à la mer par la Boyana ; or, la Boyana est ensablée et le Drin n'est pas navigable par suite d'une cataracte de 7 mètres placée au coude du fleuve, au-dessus de Spach; d'après les gens de Diakovo, si l'on régulari- sait le lit en cet endroit, — travail qu'ils avouent d'ailleurs difficile, — on pourrait remonter jusqu'à Spach en bateau et de là passer assez facilement à Diakovo par la piste dont on se sert aujourd'hui et qu'on transformerait en route.
Le projet est-il exécutable, est-il sérieux? Je serais embarrassé d'avoir une opinion ; d'ailleurs, autant que j'ai pu le savoir, les commerçants de Diakovo n'en savent guère plus long que moi, car ils n'ont pas encore envoyé surles lieux un ingénieur ou un techni-
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DIAKOVO. PONT SUR LE PRNA.
DE DIAKOVO A PRIZREND. LE PONT SUR LE EVENIK.
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cien. Quoi qu'il en soit, même germée prématuré- ment dans des cerveaux imaginatifs, l'idée est assez ingénieuse et montre chez les Albanais un souci d'aménagement économique de leur pays par leur propre force et dans leur intérêt de race.
Vers trois heures du soir, je quitte Diakovo, et ma voiture court sur une vaste plaine poussiéreuse qui s'étend jusqu'au pont sur l'Evenik (ou Erenik), que nous traversons. C'est un pont d'un kilomètre peut-être, terrible à passer ; les pierres sont si peu taillées qu'on marche sur des pointes de cailloux ; mes souvarys préfèrent passer à gué, mais avec grande précaution, car, dans le lointain, nous avons entendu des coups de feu et aperçu un groupe d'Albanais assis à l'ombre de leurs chevaux et sem- blant se concerter ; je fais armer les fusils, mais inutilement : nous continuons notre route sans encombre.
Mon voiturier s'est trompé dans son horaire ; il faut six heures de marche forcée pour atteindre Prizrend, et quand nous y arrivons, la nuit tombe déjà. C'est jour de grand marché et, pendant les deux dernières heures de mon voyage, je croise sur la route au moins trois ou quatre cents paysans, presque tous Albanais, hommes et enfants surtout, dont un bon quart sont armés. Le désarmement est donc bien loin d'être complet, même dans la plaine, comme on me l'affirmait ; fusil sur l'épaule, cartou- chières autour du corps, pistolet et poignard passé
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dans la large ceinture qui les entoure de l'estomac aux cuisses, ils marchent d'un pas élastique et rapide ; la plupart vont à pied ; quelques montures les suivent chargées de provisions et d'achats de toute sorte ; tous me regardent, mais avec une curiosité atténuée. Prizrend, où j'arrive, connaît de longue date les étrangers et compte même en per- manence deux consulats. La nuit est complète, quand ma voiture s'arrête devant le consulat de Russie, au terme de la première partie de mon voyage.
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
Une voiture met trois heures et demie à franchir la distance de Ipek à Detchani. L'étranger présenté est très bien reçu à Det- chani ; le couvent est riche, bien tenu et l'hospitalité s'en res- sent. Il faut s'y arrêter un jour.
Diakovo est à trois heures et demie de voiture de Detchani ; la ville ne présente aucune ressource ; il vaut mieux ne pas y demeurer et repartir si l'on peut le jour même pour Prizrend.
CHAPITRE VI
PRIZREND
Vue d'ensemble de Prizrend ; industries locales. — Prépa- ratifs d'un voyage pour l'intérieur. — Une visite au cheik Adem ; la vie d'un saint et d'un solitaire.
Prizrend est, après Uskub, la plus importante agglomération du vilayet de Kossovo ; pour bien voir l'amas de maisons resserrées au pied de la mon- tagne, les ruelles si étroites que d'un peu haut tous les murs semblent se toucher, les lourdes mosquées coiffées d'un dôme de pierre blanche brillante au soleil, les minarets à la silhouette élancée, qui jalonnent la ville de leur aiguille claire, les cyprès parsemés entre les maisons, qui donnent au tableau leur note sombre, pour d'un regard embrasser ce panorama et apercevoir les pauvres masures qui escaladent les flancs de la montagne et s'accrochent comme elles peuvent au sol pierreux et mouvant, il faut monter à la citadelle qui couronne la ville de ses murs en ruine et de ses créneaux déchiquetés. Gomme partout, la caserne y est placée, qui tient la cité sous l'obéissance de ses fusils prêts à partir. Sur le sentier raboteux qui y conduit, le panorama se déroule et s'étend peu à peu sous mes yeux, et la
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ville paraît nichée sous la protection du mont qui la domine.
Les villes albanaises aiment d'ordinaire la ver- dure et l'eau ; mais l'eau de la Bistrica de Prizrend descend sur une brusque pente des gorges de la mon- tagne et creuse la ville plus qu'elle ne la sillonne, pour aller s'étaler dans la plaine et par un coude brusque se jeter dans le Drin, qui l'a captée. La verdure n'a pas de place ici ; elle est refoulée aux pourtours de la ville dans la campagne plate ; Priz- rend, grand centre d'échange entre les plaines d'Uskub et de Diakovo, d'une part, et les tribus montagnardes du Nord de l'Albanie, d'autre part, est le lieu d'un important marché commercial en même temps que le siège d'une petite industrie locale très prospère ; le marché et le bazar sont le vrai cœur de la ville ; un important poste de police en occupe le centre et a fort à faire parfois pour apaiser les contestations entre gens de l'intérieur et gens de la ville ou de la plaine ; trois ou quatre rues sont bordées de boutiques, où s'exercent les petits métiers les plus divers : ici, on travaille l'argent en filigrane et l'incruste d'or ; là, on façonne les peaux et prépare les cuirs ; là-bas, on tisse des tissus de toile etdesoie ; ailleurs, on fabrique couteaux et poignards ; mille petits métiers occu- pent une population industrielle et commerçante.
Le consul de Russie, avec une extrême obligeance, non seulement m'offre l'hospitalité, mais s'emploie
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activement à préparer mon voyage dans l'intérieur ; ce n'est pas chose facile, et il nous est, par exemple, à peu près impossible d'obtenir des renseignements exacts sur la route à suivre pour les deux premières journées seulement, ne poussant pas mon ambi- tion au delà ; jusqu'à Kukus, que les uns appellent Kuks, la plupart Kuksa, tout le monde sait ici que la route suit le Drin, et l'on peut m'indiquer approxi- mativement le temps nécessaire, sept à huit heures de cheval ; mais, au delà, le chemin n'est pas connu. Le consul de Russie fait appeler ses cawas et leur demande de le renseigner ; les indications rappor- tées sont très incertaines ; nous allons alors ensem- ble rendre visite au consul d'Autriche-Hongrie, un jeune homme blond et petit, qui doit connaître le pays, puisqu'il a été reçu à coups de fusil par les gens de Kuksa, où je vais ; sans faire allusion à ce fâcheux incident, je lui demande s'il connaît la route, les étapes possibles, les difficultés; il l'ignore, mais il fait venir un de ses cawas albanais, qui est allé jusqu'à Bissac, où il a des amis ; par malheur, il ne peut donner que des notions très vagues sur le chemin. Nous nous rendons ensuite chez le mutes- sariff, Fuzi bey, pour organiser le voyage définitive- ment. Très aimablement, il demande d'abord à ses officiers de rechercher des gendarmes connaissant le pays ; mais, parmi les gendarmes turcs ou alba- nais présents, aucun n'est allé aussi loin : entre Kuksa sur le Drin et Orosch, l'intérieur est inconnu.
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Nous décidons alors de nous en tenir au plan sui- vant : le mutessariff me fournira une escorte offi- cielle de souvarys et de gendarmes à pied ; au pont sur la Liuma, un peu avant d'arriver à Kuksa, je ferai halte et enverrai en avant un gendarme alba- nais, parent de gens de ce village ; je le chargerai d'un message, et il négociera mon passage avec le bey de Kuksa ; ensuite, d'accord avec ce dernier, je recruterai une escorte d'hommes de la tribu et, avec ces deux escortes, je traverserai le pays de Liuma. En même temps, le mutessariff télégraphiera au vali ou gouverneur général de Scutari, afin de lui faire connaître mon départ de Prizrend et pour que celui-ci envoie à ma rencontre, jusqu'à Orosch, un officier et des hommes.
Alors se pose la « question du chapeau » : le jour de mon départ, le consul de France d'Uskub me fit tenir un mot d'urgence, de la part du gouverneur général du vilayet : « Le vali que j'ai vu hier soir, y est-il dit, m'a prié de vous demander comme une faveur de revêtir pour votre voyage de Mitrovitza jusqu'à Scutari la calotte rouge ou fez. Il est per- suadé que dans ces conditions tous les incidents seraient évités. Votre drogman, par suite, aurait à adopter la même coiffure. Il vous appartient de donner à ce désir de notre gouverneur général la suite qu'il comporte. » Sur le moment, je pris la résolution d'obéir à ce désir, quelque répulsion que j'en ressentisse. Mais, à Mitrovitza, Djavid Pacha
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me détourna de cette pensée. Je soumets donc la question au mutessarifî de Prizrend et au consul; finalement, je décide de garder ma coiffure d'Euro- péen, et je crois agir ainsi avec prudence. Escorté de gendarmes, avec mon costume, ma tournure, l'im- possibilité de m'exprimer en albanais, je ne puis songer à tromper le plus naïf enfant ; arborer un fez, c'est vouloir me faire prendre soit pour un Turc, soit pour un chrétien qui se dissimule ; ni l'un ni l'autre ne sont tellement bien vus que je doive chercher à leur ressembler ; reste, il est vrai, une considération : quelque obscur fanatique peut res- sentir une commotion d'horreur en apercevant un chapeau, au lieu d'un fez ; mais, en ce cas, c'est à mon escorte à me protéger. De toute manière, il est donc plus sage d'aller hardiment, de déclarer ouver- tement la nationalité « franque » et de demander le passage et le soutien.
Reste la question du transport. Il va sans dire que la plus minuscule voiture ne peut pénétrer dans l'intérieur ; les routes sont moins que des sentiers, à peine des pistes, où l'homme grimpe comme une chèvre, aux flancs des montagnes et au hasard des rochers. Il faut faire choix de chevaux pour un tra- jet de six, peut-être sept jours ; de Prizrend à Scu- tari, en effet, le chemin direct, en suivant le Drin, prend de deux à trois jours, mais notre route des écoliers dessine un crochet très ample vers le Sud. Çawas et drogmanfs'en mêlent; on visite les mar-
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chands de chevaux et les voituriers ; finalement, le « védi », — tel est le nom de l'homme, — consent à m'accompagner et à me louer trois chevaux, à raison de 6 livres turques ; l'un d'eux, qui m'est destiné, devra être sellé à l'européenne d'une selle espagnole qu'on me montre. La clause est impor- tante, car les selles du pays sont des engins de tor- ture : elles sont plus propres à porter des charges qu'à recevoir des hommes ; elles sont constituées de traverses de bois dont la réunion permet d'en- fourcher la bête ; les gendarmes jettent sur celles- ci une couverture ou un manteau et cheminent ainsi. L'une des bêtes me servira de bête de somme pour mes valises, provisions et paquets divers : le védi sera spécialement chargé de sa conduite et de la garde de mon cheval aux passages dangereux, quand je mettrai pied à terre. Mon conducteur est un type d'Albanais dégénéré : le front bombé, les joues caves, le nez busqué, les yeux rentrés ; sa calottes blanche est plantée très en arrière sur des cheveux roux, et il fera tout le voyage avec une che- mise de flanelle aux manches trop courtes, sur- montée d'un boléro d'étoffes rapiécées ; une grande ceinture rouge est passée autour du corps, dans laquelle il enfouit armes, provisions, foulard et ar- gent ; des sandales en lambeaux complètent le cos- tume ; tuberculeux, semble-t-il, et alcoolique, il ne suit guère la loi du Prophète : il cache une bouteille d'alcool, de raki, dans une poche de son pantalon,
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PRIZREND. VUE DE LA VILLE.
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PRIZREND. — LES MAISONS GRIMPANT VERS LA CASERNE.
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et en secret il en avale des gorgées ; tantôt bavard, tantôt silencieux, il ne m'inspire qu'une confiance limitée ; mais il n'y a à redouter ni une astuce, qu'il ne possède pas, ni une intelligence, qui est absente.
Avant de quitter Prizrend, je fais visite au saint de la région, le cheik Adem (c'est-à-dire Adam), chez qui je suis amené par son ami le consul de Russie.
Le cheik habite une petite maison retirée, loin de la ville, entourée d'un jardin, soigneusement abrité de murs élevés ; quand on pénètre dans cet enclos, les yeux sont de suite charmés ; rien n'est ordonné, et tout est délicieusement assemblé ; ce sont des fleurs rares jetées comme par la nature à travers la verdure des herbes et des arbres ; leurs tiges hautes mêlent à la moindre brise leurs coroles aux cou- leurs éclatantes et variées ; des ruisselets d'eau vive courent rapides à travers le jardin et l'éclairent de leur sillon lumineux ; une chatte blanche, d'une fourrure immaculée, glisse entre les fleurs ; dans un angle, une tourelle de vignes aux feuilles épaisses met un coin d'ombre, et des grappes énormes pen- dent, si lourdes qu'elles semblent prêtes à tomber ; des acacias assurent une ombre propice au repos, et sous leur abri des chaises rustiques sont dispo- sées. Quand nous pénétrons, le cheik Adem s'em- ploie à quelque besogne de jardinage ; à notre
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vue, il accourt ; c'est un homme d'une cinquantaine d'années ; une grande barbe grisonnante et légère s'étale sur sa poitrine ; un nez et des sourcils arqués creusent les yeux et mettent en relief des traits fins et une peau claire ; le front, qui paraît élevé, est caché sous une coiffure de laine blanche haute comme un turban ; ses oreilles sont percées de boucles noires qui adhèrent ; son vêtement l'entoure de clartés : une longue chemise de flanelle blanche et fine est resserrée à la taille par une ceinture bro- dée d'or ; la chemise tombe sur des chaussettes de laine blanche, et le pied repose sur de simples san- dales ; sur le vêtement de dessus, il jette une houp- pelande de laine blanche épaisse qu'il laisse ouverte, sur la poitrine ; l'expression fine et intelligente de ce visage méditatif, la politesse raffinée des manières, la voix pure et chantante dont le son frôle comme une caresse, le langage choisi et fleuri et l'usage d'une langue poétique aux vocables harmonieux, l'aspect enfin, du personnage, dont la silhouette et la blancheur saisissent, tout fait comprendre sans peine l'attrait qu'il exerce sur les hommes cultivés, musulmans ou chrétiens, la vénération extrême qu'il inspire à tout le peuple d'alentour et l'autorité qu'il a prise sur ces âmes naïves.
Avec des gestes affables, il me fait asseoir à l'om- bre des acacias, sur l'herbe coupée, tout près du ruisseau dont l'eau court en abandonnant un peu de fraîcheur. Puis il va toucher les fruits de ses arbres,
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PRIZREND
en détache quelques-uns et place sur l'herbe des poires et des raisins dorés, qu'il a plongés quelques secondes dans l'eau glacée de la source ; il m'offre des cigarettes et me dit de suite : « L'Albanie, c'est la France d'il y a mille ans ; aux jeunes nations, comme aux jeunes enfants, il faut tout enseigner par symbole et par conte. — Voulez-vous alors, lui répliquai-je, me dire un de ces contes, qui enchantent vos auditeurs d'Orient ? — L'homme, me répond-il, devient l'esclave du bienfait qu'il a reçu ; un pau- vre mendiant demandait un jour l'aumône à un bey, dont la maison opulente étalait la fortune ; le riche, au lieu de rejeter la prière du pauvre, voulut l'enrichir d'un bienfait, car son cœur était compa- tissant ; le mendiant, devant tant de bonté, remer- cie le riche et en son âme jure de se reconnaître» dût-il y consacrer sa vie. Or, les années passent et le sort des humains tourne au gré du destin, que nul ne peut prévoir. Un jour, le bey est mêlé à une mau- vaise affaire, et il passe en jugement ; le tribunal des hommes le condamne, et il doit mourir. La ru- meur publique apporte jusqu'au pauvre la nouvelle de l'extrémité où est réduit le riche ; il va et il aperçoit les préparatifs déjà terminés ; dans quelques instants, l'heure va sonner ; mais il a juré, jadis, de ne pas oublier celui qui fit le bien pour lui. Aussi arrive-t-il en hâte et se précipitant au bazar, dans la foule, au lieu de l'exécution, il crie : «Le Sultan est mort, mort est le Sultan ! » Aussitôt, tous vont au
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L'ALBANIE INCONNUE
palais, tout autre événement est oublié et le pau- vre, pendant ce temps, va vers le riche et lui dit : « Va-t'en, tu es libre, je dois prendre ta place. » Ainsi est fait, et, quand on revient, après avoir connu que la nouvelle était inventée, on trouve le pauvre enchaîné, qui se livre. La foule s'étonne et l'amène vers le Sultan. Celui-ci l'interroge d'un ton sévère et lui demande d'expliquer pourquoi il a délivré un condamné et répandu des nouvelles fausses pour se livrer ensuite. Le pauvre alors raconte son histoire et termine par ces mots, qui font monter la pitié au cœur du Sultan et décider de sa grâce : « L'homme est l'esclave du bienfait qu'il a reçu. *
Parles allées étroites du jardin fleuri, nous nous promenons, et le cheik Adem relève d'un doigt léger les tiges de ses fleurs pour me faire admirer leur coloris et leur délicatesse. Dans un angle du jardin est cachée, sous les lauriers-roses, la maison du saint; c'est une maison basse, à un seul étage, dont les deux ou trois chambres s'ouvrent sur une large galerie ouverte ; le dessus de la galerie n'est pas couvert ; un cadre de bois y court, et une vigne aux branches touffues y remplace les panneaux absents ; c'est un berceau de verdure, qui s'appuie au mur de la petite maison.
Un peu plus loin, des ruches sont disposées entre des gerbes de fleurs ; là-bas, de grands lis d'une pro- digieuse hauteur font admirer leur corolle impec- cable à côté des roses répandent un parfum,
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PRIZREND. LE CHEIK ADEM DANS SON JARDIN.
PRIZREND. — LE POSTE DE POLICE DANS LE MARCHÉ.
L'Albanie inconnue.
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PRIZREND
délicat ; et, comme je lui en vante la beauté, il va, sans rien répondre, les cueille et me les tend, en disant: «Elles ont eu le bonheur de vous plaire, voici des roses de France. »
Comme nous prenons congé, j'aperçois, dans un endroit retiré, un carré de terre surélevée, une sorte de monticule quadrangulaire ; à une extrémité, une pierre droite est piquée en terre ; sur cette pierre brute, des signes dorés et des inscriptions en turc. Je m'avance et d'un regard je m'informe. Un sou- rire triste, un léger silence, et puis : « C'est la tombe de ma mère », me répond-il.
En remontant vers Prizrend, je ne puis m'empê- cher d'interroger mon compagnon sur cette figure étrange ; on ne sait ni qui il est, ni d'où il vient. Il a pris le nom du premier homme et vit dans ses fleurs et ses pensées depuis longtemps, sans jamais quitter sa maison et son jardin. Révéré au loin, on vient de toute part lui demander conseil, avis, bénédiction. Toujours obligeant, accueillant et affable, il reçoit même les femmes avec prévenance et courtoisie, — chose étrange en ce pays qui les regarde comme les esclaves de l'homme ; quand la femme du consul de Russie vient lui rendre visite, il ne manque jamais de s'incliner avec respect, ne lui permet pas de partir sans lui offrir une fleur et laisse transparaître quelque chose de la galanterie française ; il a certainement voyagé beaucoup, lut les auteurs littéraires et vu bien des événements.
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L'ALBANIE INCONNUE
Mais, ermite volontaire, il ne veut rien dire du passé, et, sage solitaire, il se confie aux mains divines pour suivre la destinée promise aux enfants fidèles du prophète Mahomet.
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
Prizrend est à cinq heures de voiture de Diakovo ; il possède de nombreux hans, inhabitables selon la coutume ; c'est ici que l'on préparera le détail du voyage à l'intérieur ; on loue des che- vaux jusqu'à Scutari, au prix d'environ 12 medjidié par bête ; on prend le conducteur avec soi, pour qu'il garde la responsa- bilité des animaux et les ramène ; il suffit de le nourrir ; on achète des provisions, des conserves, des pastèques, etc. ; un ou plusieurs animaux est sellé à cet effet.
On peut visiter aux environs un petit couvent de Bechtachi albanais et la demeure du cheik Adem. Une journée entière au minimum est nécessaire, et il faudrait, pour visiter la ville, voir les environs et faire ses préparatifs pour pouvoir rester quatre ou cinq jours.
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DEUXIÈME PARTIE
LES ALBANAIS DES MONTAGNES DU NORD
(de prizrend a sgutari)
CHAPITRE VII
DANS LA VALLÉE DU DRIN ET AU PAYS DE LIUMA
Au Drin : la vallée du Drin ; le pont sur la Liuma. — Une tribu de Liuma ; Kuksa et son chef Soul-élès bey ; la bessa ; l'organisation des tribus. — Un grand repas albanais a l'hôte de passage ; la nuit dans le koulé.
Prizrend est la dernière étape avant la mon- tagne ; c'est de là que l'on part pour pénétrer dans le long couloir du Drin qui conduit à Scutari ; cette voie était jadis très fréquentée, et, avant la construction des chemins de fer pendant le dernier quart du xixe siècle, les échanges d'Orient en Occi- dent passaient par cette route ; mais il n'en reste plus que le vestige ; les courants commerciaux se sont déplacés, la politique d'isolement de l'Albanie et l'esprit d'indépendance et de rivalité des Albanais ont fait le reste ; ce qui subsiste est une piste
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pénible et dangereuse que suivent seuls les hommes de l'intérieur.
Dès six heures du matin, l'escorte, le conducteur et ses chevaux, mon drogman et les cawas du consulat de Russie sont sur pied ; on charge les bagages et des provisions pour plusieurs jours, et notre petite caravane descend de Prizrend vers la plaine, où nous devons rejoindre le Drin en deux heures ; notre première étape serait, d'après les renseignements recueillis, de six heures et nous con- duirait à Kuksa.
La piste carrossable longe des champs de maïs assez bien venus et traverse un affluent du Drin ; bientôt au maïs succèdent des champs de pierres éboulées, et la route s'incurve pour toucher au Drin, en face du petit village albanais de Ghalkin (1), situé sur l'autre rive, un peu au-dessus du fleuve; de loin, son aspect est assez misérable, et ses quelques maisons sont dominées par la « tour » d'un bey, qui n'est plus qu'une ruine. Nous rejoignons le Drin à l'endroit où il entre dans la vallée, d'abord ouverte et large, puis de plus en plus étroite et encaissée ; il coule dans un lit assez profond et a une allure rapide, recueillantsur sa rive gauche une quantité de petits ruisseaux que nous passons presque sans nous en apercevoir ; la route a cessé d'être carrossable et fait place à une piste muletière qui suit le cours du fleuve et ne
(1) La carte autrichienne orthographie Salcin et Salceti. (88)
DANS LA VALLÉE DU DRIN
présente aucune difficulté ; la végétation se dénude de plus en plus, surtout sur la rive sud, que nous suivons ; c'est un paysage de broussailles et de cailloux assez triste ; de nombreuses sources jail- lissent cependant presque au ras de la piste, pour se perdre aussitôt dans le Drin ; çà et là, un gros arbre isolé met un point d'ombre dans le tableau. Mes souvarys, qui n'ont encore rien mangé, trom- pent leur faim en chantant, depuis une heure, sur un rythme funèbre, une mélopée lente et triste comme un Dies irse ; nos petits chevaux hauts comme des ânes, au pied sûr comme des mulets, marchent au pas dans les cailloux qu'ils font rouler sous leurs pieds ; nous ne rencontrons aucune des maisons marquées sur la carte et, du han ancien, il ne reste qu'une hutte de feuillage, à peine utile à servir d'abri quelques instants en cas d'orage.
Vers onze heures enfin, à la grande joie des souvarys, le han (1) montre ses planches mal jointes et sa clôture de piquets et de branches. Un vieil Albanais offre pour tout service une cruche d'eau fraîche, un peu de foin et de litière, et la masure pour abriter hommes et bêtes. Mes gendarmes pré- tendent faire en ce lieu une longue sieste ; c'est, m 'affirment-ils, la tradition de tout voyageur ; mais il est tôt, le soleil menace de devenir torride
(1) Novi Han, sur la carte autrichienne. (89)
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à partir d'une heure, et j'ai peu confiance dans les indications qu'on m'a données. Aussi je ne leur accorde qu'une demi-heure ; à l'ombre d'un arbre, je fais étendre ma couverture et j'assiste au repas de l'escorte. Dîner frugal, s'il en fut : des sacs atta- chés derrière leur selle de bois, chaque souvary tire un pain et un fromage de lait caillé déjà très sec ; il le mange avec des piments divers qu'il a toujours dans ses provisions et, pour finir, il croque à même des concombres; la-dessus, l'Albanais du han va chercher de l'eau fraîche à la source, et la cruche passe de bouche en bouche. Le dîner est fini. Nous nous remettons en selle ; mais, malgré l'air de la vallée qui rend supportable la température, il fait si chaud qu'avant de partir chacun veut boire le coup de rétrier ; la même eau fraîche passe dans la même cruche, qui est à nouveau vidée. Une double pias- trine contente pleinement l'Albanais, et il nous souhaite bonne route.
Un peu moins de deux heures plus tard, nous atteignons la rivière de Liuma, que traverse un vieux pont de pierre sans parapet ; l'arche unique forme un arc si marqué et une montée si rude, les pierres du pont sont si inégales et laissent entre elles tant de trous que tout le monde descend de cheval pour tirer la bête par la bride. C'est là, après avoir traversé le pont, que nous faisons halte à l'ombre de gros arbres et que je déjeune avec mon drogman.
La piste jusqu'en ce point, que nous avons mis
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DANS LA VALLÉE DU DRIN
environ six heures à atteindre, — six heures de che- val au pas, — est très pratiquable, et rien ne serait plus simple que d'y faire passer une route ou un chemin de fer, si c'est cette ligne que doit suivre la voie ferrée dite Danube-Adriatique ; mais le chemin n'offrira aucune ressource ; avant d'entrer dans la vallée, deux ou trois villages montrent un certain nombre de maisons, mais, pendant les trois dernières heures, c'est un désert, une mer de rocher, avec une végétation d'arbustes maigres et de broussailles ; le Drin qui, à l'entrée de la vallée, coulait rapide et avec quelques mètres d'eau dans un lit resserré est presque à sec en plusieurs points, où le lit s'étend et où les eaux errent parmi les cailloux. En ce temps de basses eaux, on suit sans difficulté le sentier du bas qui côtoie le Drin; il paraît qu'au temps des hautes eaux il est parfois coupé par l'inondation ; on doit prendre alors un sentier qui passe par la montagne et aboutit de même au pont de Liuma.
Tandis que nous faisons halte, j'envoie un de mes souvarys, qui est parent du chef albanais à qui je demande l'hospitalité, en mission auprès de celui-ci. Il doit lui expliquer mes intentions et le prier d'accepter ma visite sous son toit.
Le village de Kuksa est situé à une demi-heure environ du pont. Au bout d'une grande heure, mon souvary revient, accompagné du frère de Soul-élès bey, — c'est le nom du chef de ce village, — et de deux hommes de la tribu. Ils viennent à la limite du
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L'ALBANIE INCONNUE
territoire de celle-ci pour me faire accueil, m'appor- ter les souhaits de leur chef et me faire savoir qu'il m'accorde l'hospitalité. Aussitôt nous suivons en file indienne l'étroit sentier aménagé dans la broussaille qui conduit du pont de la Liuma au village de Kuksa.
Kuksa est placé dans une situation merveilleuse : sur un petit plateau élevé d'une centaine de mètres au-dessus du Drin, il paraît une île ou une forteresse dont les fossés seraient le Drin au nord, à l'ouest et au sud le Drin noir, qui sort en cet endroit des mon- tagnes, se jette non loin de là dans le Drin blanc et fait, au pied de Kuksa, un immense crochet dont la partie interne paraît un lac desséché plein de flaques d'eau qui miroitent au soleil ; vers l'est, la Liuma d'où nous venons fermerait le quatrième côté ; de ce monticule on domine les trois vallées, celle du Drin à l'est et à l'ouest et celle du Drin noir au sud, qui étale ses eaux en venant mourir près de Kuksa ; trois hautes montagnes servent de fond de tableau : au nord, les monts des Hasi, dont les cimes lointaines forment une ligne continue ; au sud-ouest, le Maja Runs et les collines avoisinantes peu élevées, qui séparent le pays des Mirdites de celui de Liuma ; au sud-ouest, enfin, la pyramide du Djalic, qui dresse à plus de 2 500 mètres sa crête rocheuse, domine tout le pays et est comme le cœur du territoire Liumiote.
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DE- PRIZREND A KUKSA. L'ARRÊT A LA HUTTE D'UN ALRANAIS
L'Albanie inconnue
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A la porte de son koulé, sur le terre-plein, autour duquel sont construites une douzaine de pauvres masures qui forment tout le village, Soul-élès bey m'attend, entouré de ses gens. Je sais, d'après les renseignements qu'on m'a donnés et qui me sont confirmés ici, que le bey n'est qu'un chef de village, paysan parmi des paysans, chef et égal de ceux-ci tout à la fois; ce n'est pas le bey, grand propriétaire, à qui tout le village appartient et qui le peuple de ses fermiers ; chaque famille a sa cabane, ses trou- peaux et ses terres ; mais Soul-élès est cependant le chef d'une famille ancienne, à qui revient tradition- nellement et héréditairement le commandement de cette tribu ; il est assez riche en terres, sa famille est nombreuse, sa parenté étendue et son influence reconnue ; comme bey de Kuksa, situé à un vé- ritable point stratégique, à un confluent de fleuves et de pistes, commandant les plus importantes voies de communication naturelle de la région, Soul-élès joue un rôle dans le pays, et son appui n'est pas négligeable.
Il est là, un peu en avant d'une dizaine de beaux gaillards, les plus vieux aussi droits et aussi solides que les plus jeunes ; le costume de plusieurs d'entre eux est différent de celui que portent les Albanais des villes de la plaine : le pantalon collant, de flanelle ou de laine, bordé de noir, devient bouf- fant, en toile blanche, arrêté à la cheville par des jambières ; la chemise de laine est remplacée par
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un large vêtement de toile qui tombe jusqu'aux genoux ; tous portent par-dessus ce vêtement un gilet ou boléro en étoffe plus ou moins grossière, mais plus ou moins brodée ; celui du chef est presque luxueux, et un sautoir d'argent est jeté autour du cou ; la coiffe blanche, ronde comme celle d'un enfant de cœur, ou plate comme un bonnet de voyage, reste l'invariable complément de cet habillement, ainsi que des sandales en peau brute et une large ceinture où chacun enfouit cartouches, armes, tabac, montre et même provisions ; ajoutez à ce costume le fusil sur l'épaule, et vous vous figurerez l'aspect que présente le bey et ses hommes, quand j'arrive devant eux.
A peine les paroles de bienvenue échangées, Soul- élès bey me fait entrer chez lui ; dès l'instant où j'ai franchi le seuil, la bessa promise est en quelque sorte consacrée ; je suis l'hôte, je suis sacré, et tous les hommes de la tribu doivent en toutes circonstances me rendre les devoirs de l'hospitalité et me donner le secours de leurs armes; j'entre donc aussitôt dans le koulé ; c'est un carré de quatre murs de pierres épaisses aux fondements profonds dans le sol;le rez-de-chaussée est un simple abri extérieur pour mettre du bois ou des instruments et ne communique pas avec le pre- mier ; on accède à cet étage par un escalier de bois qui est presque une échelle extérieure au bâtiment, que d'un simple coup de main on peut rej eter. L'étage n'est formé que d'une grande pièce carrée divisée en deux : d'un côté, l'on met les provisions, de l'autre
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DANS LA VALLÉE DU DRIN
on reçoit les hôtes et l'on passe la nuit ; pour tout meuble, on n'aperçoit que des tapis étendus de chaque côté d'une haute cheminée à bois ; l'air et la lumière entrent par une petite porte surbaissée, où est retenu l'escalier, et par deux fenêtres, qui sont plutôt des meurtrières très élevées au-dessus du sol. Entre les tapis, les briques du plancher apparaissent et conduisent à l'âtre, où aussitôt on réveille la cendre et prépare le café. J'entre et je dois, selon l'usage, retirer mes bottines ; personne ne pénètre avec des chaussures dans cette pièce, dont les tapis servent de lits et de sièges à la maison albanaise. Ghacun les quitte donc soigneusement et, après les avoir placées dans un angle de la pièce, avec les armes, s'étend sur les tapis ; le cafedji, domestique spécia- lement préposé au soin du café, prépare celui-ci et m'en offre; entre temps, on est allé cueillir des poires et l'on m'en apporte qui sont petites, mais mûres et juteuses à souhait.
Mes hôtes sont assis à la turque ; moi, que cette pose fatigue et que ma première étape de sept heures de cheval a rompu, je m'étends, les valises derrière moi, comme un dossier, et une longue conversation s'engage. Je fais expliquer par mon drogman d'où je viens, où je vais, quels sont mes projets et ce que je leur demanderai : je voudrais traverser le pays de Liuma pour rejoindre la Mir- ditie par le Sud; ce chemin n'a encore jamais été parcouru par un Européen, et je serais curieux
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de le reconnaître. Entre eux ils délibèrent longue- ment : le bey, son frère et le plus âgé de la tribu, qui semblent former le conseil du village, discutent sur les chemins à prendre ; la tribu entretient de mauvais rapports avec d'autres tribus voisines de Liumiotes, et il faut éviter le territoire de celles-ci pour ne passer qu'à travers des tribus amies et rejoindre une tribu Mirdite, qui, sur la recomman- dation de Soul-élès, m'accordera sa bessa ; la dis- cussion se prolonge ; je les vois un peu soucieux et inquiets ; à la fin, le bey me dit que l'on me fera prendre le chemin de la montagne, qui est plus sûr en ce moment que celui de la vallée ; il me donnera une escorte d'hommes de sa tribu qui m'accom- pagneront jusqu'à la limite de leur territoire et là me remettront aux mains d'une tribu amie, à qui la leur a rendu service.
Je les interroge alors sur la situation de l'Albanie ; le bey venait justement de recevoir de Prizrend la nouvelle que le mutessariff réclamait le paiement de la dîme ; je lui demande ses intentions, il me réplique: « Nous ne l'avons jamais payée, pourquoi commencerions-nous aujourd'hui ; on ne nous donne rien, nous ne demandons rien, nous n'avons besoin de rien, nous n'avons besoin de personne ; pourquoi nous adresser des réclamations de ce genre ? » Et, de fait, il est impossible de leur indiquer un service quelconque que l'État leur rend.
Depuis des décades et sans doute des siècles, le
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DANS LA VALLÉE DU DRIN
pouvoir central n'existe pas pour eux ; ils ne reconnaissent pas le Gouvernement turc, mais seulement l'autorité religieuse du Sultan en matière de foi mulsumane. Hors cela, ces tribus sont entièrement indépendantes ; elles sont grou- pées traditionnellement en confédérations : Liuma, Mirditia, Hasi, Malaisia, etc., sont les noms que l'on donne à celles-ci ; mais, dans les montagnes du nord, chaque confédération ne reconnaît pas une autorité souveraine ; c'est une agglomération de tribus dont le territoire est depuis longtemps déterminé et qui chacune se gouverne elle-même librement ; dans les cas de dangers graves, les Chefs de chaque tribu se réunissent et prennent des déci- sions en commun ; ce sont généralement des expé- ditions guerrières qui sont ainsi décidées, soit contre l'autorité turque, soit contre le chrétien, soit pour répondre à un appel de guerre sainte adressé par le Sultan, soit même contre d'autres tribus. Dans leurs rapports, toutefois, elles obéis- sent à une loi commune ; c'est une sorte de code tra- ditionnel comme la loi des Francs-Saliens ou celle des Wisigoths dans l'ancienne Gaule ; c'est ici la loi dite de Ducagin. Entre ces tribus, des rivalité* naissent à tout propos ; des vendetta s'ensuivent, et le sang doit être payé par le sang ; aussi rien n'est plus incertain que la possibilité de passer d'une tribu à une autre : aujourd'hui amies, demain. en lutte, elles n'ont entre elles que des rapports intermittents
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et variables. C'est ainsi qu'en ce moment la tribu de Kuksa, où je suis, est en bons rapports avec des tribus voisines de la Confédération mirdite, alors qu'elle prétend avoir sujet de se plaindre d'autres tribus du pays de Liuma, dont elle-même fait partie.
Entre chefs de tribu ou beys voisins, les relations sont fréquentes et touchent presque toujours soit à des difficultés intérieures, des troupeaux égarés, des récoltes volées, etc., soit à des nouvelles exté- rieures ; récemment, par exemple, les tribus de Liuma apprirent que le consul d'Autriche-Hongrie de Prizrend et un voyageur hongrois pénétraient dans leur pays, sans s'être mis en rapport avec elles ; accompagnés d'une escorte de dix-huit gen- darmes, ils voulaient parcourir la région et faire, notamment, l'ascension du Djalitch, que je vois en face de moi ; aussitôt la tribu où je passe et celles des alentours se concertèrent, et voici ce que mes hôtes me racontent : la veille du jour où l'attaque se pro- duisit, des délégués des tribus du pays avertirent le consul et son compagnon qu'ils ne pouvaient parcourir ainsi la région sans l'assentiment des beys qui y commandent ; ils les priaient de re- tourner sur leurs pas, sinon ils devraient s'opposer à leur passage même par la force ; les voyageurs ne voulurent rien entendre et avec leur escorte conti- nuèrent leur route ; le lendemain, ils gravirent les hautes montagnes de Liuma, mais l'attente ne fut
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pas longue ; une centaine des nôtres s'étaient réunis, et, à l'approche de la caravane, une salve de coups de feu retentit. On chercha aussitôt à parlementer, et les excursionnistes partirent plus vite qu'ils n'étaient venus, après avoir revêtu, selon le récit vrai ou faux qu'on me fait, les vêtements des gendarmes qui les escortaient.
La conversation roule ensuite sur leurs relations avec le Monténégro, sur les difficultés de l'heure présente et sur la Constitution. Ils ne savent trop ce que c'est que la Constitution. «On a raconté, leur dis-je, que vous aviez réclamé la Constitution ; en êtes-vous satisfaits ? — Nous ne savons pas ce que c'est que la Constitution ; nous en avons entendu parler ; mais nous ne la connaissons pas ; ce que nous voulons, c'est le chériat. — Mais, croyez-vous que la Constitution est conforme ou contraire au chériat ? — Nous ne savons pas ; nous ne voulons que le chériat, le chériat comme autrefois. »
Le chériat, c'est la loi musulmane, et pour eux, vouloir le chériat, signifie reconnaître l'autorité religieuse du Sultan et, pour le surplus, rester indé- pendants. Je leur demande s'ils regrettent le Sultan Hamid ; sans me répondre directement, ils disent : « Nous étions autrefois tranquilles, nous ne deman- dions ni ne donnions rien ; aujourd'hui, il n'en est plus de même ; on commence à nous adresser des réclamations ; les Hasi se sont mis en guerre ce printemps à cause de cela ; nous n'avons pas
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voulu les suivre, parce qu'on ne nous avait encore rien demandé, et que nous pensions que rien ne serait changé ; nous voyons aujourd'hui notre erreur ; mais nous avons toujours été libres, et nous voulons le rester. »
Le plus curieux, c'est que toute cette conver- sation se tient en présence de mes souvarys, et l'un d'eux est parent du bey, peut-être même frère ; il écoute et, sans rien dire, semble partager entiè- rement l'avis du chef. A cela rien d'étonnant. L'Al- banais, qui veut être libre chez lui, loue volontiers ses services et obéit alors aveuglément au chef qu'il s'est donné ; aussi longtemps qu'il consent à se louer, il servira son maître, le défendra et fera le coup de feu, comme celui-ci ordonnera ; cela ne l'empêchera d'ailleurs pas de redevenir ensuite aussi bon Albanais que les gens de la tribu à la- quelle il appartient et où il retournera quand il aura gagné un petit pécule. Le pays est très pauvre en terre arable et fait vivre difficilement ses habi- tants ; aussi, ceux-ci sentent-ils le besoin d'émigrer temporairement ou définitivement pour gagner leur vie ou quelquefois seulement pour acheter de belles armes, dont ils ont la fierté, de la poudre en abon- dance ou des cartouches préparées, des fusils mo- dernes ou des pistolets pour placer à l'arson de leur cheval. Ils connaissent d'ailleurs parfaitement les armes les plus modernes et, s'ils n'en sont pas pourvus abondamment, en possèdent cependant et
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KUKSA. — LES ENVOYES DE SOUL-ELES-BE Y
KUKSA. LA TRIBU DE SOUL-ELÈS-BEY.
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en désirent plus encore. Le plus vieux demande à mon drogman' : « Est-ce que le Franque a des fusils ? » Sur la réponse négative, il ajoute : « Dites- lui donc que, quand il rentrera dans son pays, il nous causerait une grande joie s'il nous envoyait un « Mânnlicher » ; ce serait le plus beau présent qu'il pourrait nous faire. »
Comme le soleil va bientôt se coucher, on m'in- vite à sortir pour prendre le frais sur l'herbe en face du koulé. Les maisons du village nous abritent du soleil, qui dore les monts de Liuma ; nous nous asseyons en cercle, et la conversation reprend. Les hommes de la tribu rentrent les uns après les autres, après avoir fini les travaux des champs ; ils sont maintenant une vingtaine réunis ; de petites lu- mières brillent dans les cabanes d'à côté ; j'entends le bruit des ustensiles et le travail de la cuisine ou de la ferme ; ce sont les femmes qui préparent le grand repas du soir que le chef va offrir à l'hôte de passage ; les femmes sont invisibles; à peine de temps à autre une ombre voilée sort d'une des petites maisons basses, va en hâte chercher quel- que objet et rentre.
Je demande aux vieux de la tribu s'ils ont voyagé et quels pays ils ont vus ; mais aucun d'eux n'a quitté le pays de Liuma ; aucun n'est allé à Scutari ou au Monténégro ; aucun n'est même allé à El- Bassan, qu'on peut regarder comme le centre de l'Albanie ; ils n'ont rien vu que leurs montagnes
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familières et leurs voisins ordinaires ; cependant ils ont des relations avec ces pays. C'est ainsi que le chef, après s'être concerté avec les vieillards et mis en confiance, s'informe auprès de mon drogman, pour savoir si je dois aller plus tard au Monté- négro et, sur une réponse affirmative, il lui remet une lettre destinée à un ami qui y habite, pour apprendre à celui-ci les nouvelles importantes du pays, — sans doute l'attitude du Gouvernement turc. Les messages ne parviennent, en effet, que par la voie des courriers et porteurs volontaires, qui, selon les occasions, se les transmettent jusqu'à la plaine ou jusqu'à la côte ; à l'intérieur ni poste, ni télégraphe n'existe, et les nouvelles se colportent de bouche en bouche ou par communication person nelle.
Comme la nuit approche, mes hôtes veulent donner en mon honneur une preuve de leur adresse, et ils décident de me montrer leur habileté au tir ; un oiseau est posé à 200 mètres ; un vieux qui doit passer pour le tireur le plus sûr prend son fusil, le bourre, vise longuement et tire ; l'oiseau manqué s'enfuit à tire-d'aile. Aussitôt c'est comme une rumeur ; je les sens tous honteux de la maladresse, blessés de l'insuccès ; je devine un amour-propre intense et chatouilleux qu'exalte le moindre incident ; la tribu ne peut rester sur cet échec. La nuit va venir ; il faut se hâter ; deux jeunes gens et le chef bourrent leur fusil ; on attend qu'un but
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se présente ; là-bas, très loin, on me montre un oiseau qui vient de se brancher ; je l'aperçois à peine, un coup retentit ; il tombe ; de l'autre côté, des oiseaux passent; deux coups éclatent, ils portent ; les visages se rassérènent ; l'honneur de la tribu est sauf.
Le crépuscule tombe ; le soleil n'éclaire plus que le sommet des monts de Liuma ; les autres chaînes sont entrées dans l'ombre ; la lune argenté les flaques d'eau de la vallée du Drin noir ; les trou- peaux rentrent ; voici les dernières chèvres qu'on ramène à l'étable ; tous les hommes sont de retour ; il fait nuit ; c'est l'heure du repas.
Tout le village est en branle-bas ; à la lueur des chandelles, les hommes étendus sur les tapis ou assis à la turc mangent les mets dans la salle du koulé qui sert de selamlik ; les femmes vont et viennent en bas dans l'obscurité, font les derniers apprêts à la lueur d'une lanterne, arrangeant les plats, les passant à de jeunes garçons qui les montent. Près du foyer, étendu sur les tapis, j'ai étalé mes serviettes et pris mon service de table ; on me sert les plats, puis on les pose sur une immense table circulaire, haute de 25 centimètres, autour de laquelle chacun est rangé, assis sur lui-même. Deux des jeunes garçons de la tribu apportent un plat de cuivre et une aiguière ; ils versent de l'eau sur les mains de chacun, qui se les passe sur les lèvres et s'essuie ensuite avec son foulard; le cafedji s'ins-
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talle devant l'âtre, de sa bouche active les tisons qui flambent et fait bouillir l'eau pour le café ; pour tout ustensile de table, on reçoit une cuiller de bois, car on n'use ici ni de la fourchette, ni du couteau, ni d'assiette, ni de serviette. Un grand plat d'étain d'un mètre de diamètre, que deux serviteurs ont peine à porter, commence le dîner : c'est une soupe, la plus estimée du pays, que les femmes du village passent pour faire à la perfec- tion : je cherche à analyser ses éléments, j'en trouve quelques-uns, on m'indique les autres; ce sont : du lait caillé, du riz et des rognons de mouton mélangés, le tout bouilli dans l'huile et relevé avec des piments et du vinaigre. Le goût est assez étrange et ne me rappelle rien de connu. Quand j'ai mangé à loisir, chacun de sa cuiller de bois se sert à même le plat commun et, cinq minutes après, celui-ci est enlevé à vide.
On apporte ensuite, dans un plat plus grand encore, un amoncellement de viandes. Mon drogman me dit à l'oreille qu'à mon arrivée on a tué un mouton ; le voici, on l'a fait bouillir tout entier, puis on l'a découpé au petit bonheur, et ses mor- ceaux sont là, en échafaudage, surmontés du crâne de la bête ; l'hospitalité veut qu'un des hommes prenne ce crâne, le brise avec une pierre et m'offre la cervelle comme le morceau le plus délicat de l'animal ; cette formalité accomplie, chacun met de côté sa cuiller de bois et, de ses
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DANS LA VAELÊE DU DRIN
deux mains comme fourchette, de ses dents comme couteau, taille, tire, coupe, déchiquette, mange et avale autant qu'il reste sur le plat quelque morceau. Pendant vingt minutes, on perçoit seulement le bruit des mâchoires ; au bout de ce temps, la bête a disparu, chacun s'arrête, visiblement satisfait d'un repas royal servi seulement dans les occasions notables. Mes hôtes recommencent à parler et commentent les appréciations de chacun ; la qua- lité de la bête, la cuisson, les piments sont un sujet de conversation aussi longtemps qu'on n'a pas apporté la suite obligatoire de ces débauches carnées, Yurgurte (1), le fromage de lait caillé et aigrelet d'origine bulgare, qui est, pour l'estomac, comme le contrepoison de ces festins excessifs ; les cuillers de bois, sont plongées par deux fois dans le récipient d'étain et le fromage qualifié d'ex- cellent.
Enfin le dessert apparaît : ce ne sont pas des fruits ; on les mange hors repas ; c'est un grand gâteau de pâte, cuit au four, fait de farine de maïs et d'huile, lourd et épais à souhait.
Le repas est fini ; les deux jeunes garçons repas- sent le plat de cuivre et l'aiguière ; c'est alors qu'entre en fonction le cafedji. Assis ou agenouillé, le nez à la cheminée, tisonnant sans cesse les bûches, mettant ou enlevant du petit bois ou de la cendre,
(1) Prononcez : iougourte.
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soufflant pour faire briller la flamme, quand le feu meurt, il fait vingt, trente ou quarante fois les mêmes opérations. Autant de tasses de café, autant de fois il recommence et, comme chaque tasse a la contenance de trois à quatre cuillers à café, chacun en peut boire facilement quatorze ou quinze dans sa soirée. Donc, le voici en votre présence, préparant votre café ; le bois ne fume plus, le feu est vif ; une longue cuiller d'étain, se terminant par un récipient de la grandeur de votre tasse, est placé sur le feu de bois ; l'eau boue ; dans une minuscule cafetière turque de dimension à peine plus grande, le cafedji met la dose de poudre de café qu'il convient et un peu de sucre ; sur ce mélange, il verse l'eau chaude ; il laisse bouillir une seconde et verse le tout dans votre tasse. Puis il passe à une autre.
J'avoue que c'est la seule chose du repas agréable à déguster sans arrière-pensée ; celle-là est même délicieuse et, sans doute, Albanais et Turcs ont-ils raison, quand ils disent qu'on ne sait pas en Occi- dent ce que c'est que faire du café.
Les tasses de café se succèdent ; la fumée des cigarettes emplit la pièce ; la nuit est depuis long- temps complète, et peu à peu la conversation tombe ; chacun tour à tour s'enroule dans ses couvertures ou ses vêtements et s'endort ; le chef a envoyé un des hommes faire la ronde de nuit ; le silence n'est plus troublé que par les derniers pétillements du feu ; celui-ci meurt peu à peu ; la chandelle dans un
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DANS LA VALLÉE DU DRIN
coin est presque à sa fin, et c'est à peine si l'étroite meurtrière laisse filtrer un rayon de lune, qui se réfléchit à la pierre brute du koulé.
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
De Prizrend à Kuksa, les chevaux vont presque tout le temps au pas, sauf au départ ; il faut compter sept à huit heures de route. Si le bey de Kuksa a accordé la bessa, le mieux est de partir très tôt de Prizrend pour arriver vers onze heures au pont sur la Liuma et de là d'envoyer un messager au bey, pour qu'il envoie des gens à votre rencontre. Le chemin est facile. Kuksa mérite un arrêt prolongé ; le cadeau à faire à la tribu peut être calculé au minimum, à raison d'un napoléon par jour et par personne (1).
(1) En ce qui concerne l'orthographe des noms de lieu, je les écris selon le son de la prononciation des gens de l'endroit; j'ai fait exception pour Kuksa et Liuma; ils se prononcent Kouksa et Liouma ; mais on avait coutume en Turquie de les transcrire comme je le fais; il serait plus rationnel cependant de les transcrire aussi à la française.
CHAPITRE VIII
DU PAYS DE LIUMA AU PAYS DES MIRDITES
A travers le pays Liuma ; l'escorte albanaise ; le pont des Vizirs ; l'ascension des montagnes; à la frontière de Mir- ditie. - — De la frontière mirdite à Orosch ; l'hospitalité mirdite ; chez le bey de Bissac ; l'église de Bissac. — De Bissac à Orosch ; un passage difficile ; la mort de mon cheval.
r^EPT heures de cheval environ séparent Kuksa ■3 de la frontière des Mirdites. C'est le pays de Liuma que nous traversons, en longeant du nord au sud sa frontière ouest et en escaladant la chaîne qui sépare les deux territoires.
Au petit jour, la caravane se prépare ; trois jeunes Albanais du village ont été désignés par le chef pour me servir d'escorte pendant le trajet en pays Liuma et demander pour moi au nom du bey la bessa chez les tribus mirdites ; les Albanais à pied, habillés de blanc, chaussés de leurs sandales de peau, le fusil armé, partent en avant pour assurer le chemin et donner le mot de passe, s'il y a lieu ; par moment, je les vois se disperser comme des éclaireurs qui précéderaient un gros de troupes ; ils ont aperçu des compatriotes, et l'un d'eux va de leur côté indiquer
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DE KUKSA A OROSCH. LE FAMEUX PONT DES VIZIRS
SUR LE DRIN.
HE KUKSA A OROSCII. MON ESCORTE TURQUE ET MON
ESCORTE ALBANAISE AU PONT DES VIZIRS.
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DE LIUMA AU PAYS DES MIRDITES
que je voyage comme hôte du bey ; c'est mon laisser-passer ; derrière eux, mon drogman, mon conducteur, mes chevaux, et moi-même voyageons de conserve ; enfin l'escorte des souvarys ferme la marche.
Au moment de partir, quand nous sommes déjà à cheval, Soul-élès bey s'approche de moi et me présente sur un plat d'étain la petite tasse de café traditionnelle ; c'est à l'hôte qui part la façon de souhaiter bon voyage ; l'hôte remercie, boit le café et, en déposant la tasse, met en même temps sur le plateau un peu d'or, en disant : « J'offre ceci pour la prospérité de la maison et du village. » Soul-élès bey me répond tranquillement : « Ils en ont bien besoin. »
Au pied du village, nous traversons le Drin et suivons sa vallée, comme à l'arrivée, mais sur la rive nord ; au bout d'une heure et demie de brous- sailles, de cailloux et de poussière, nous atteignons le fameux pont des Vizirs. Il est célèbre dans toute la Turquie, comme un des ponts les plus grandioses et les plus fameux que jamais les sultans construi- sirent ; il montre une activité dans la conduite des travaux publics que la Sublime Porte a en ce siècle et dans le précédent singulièrement oubliée ; tous les travaux d'art que j'ai aperçus, que rend néces- saires l'usage des voies de communication, sont tous des œuvres anciennes, qui, visiblement, ne sont plus entretenues depuis de nombreuses années et qui
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peu à peu se détériorent, tombent en ruines et témoignent de l'incurie actuelle.
Le pont des Vizirs est célèbre par la grandeur du travail ; il l'est aussi par l'utilité qu'il présente ; toutes les pistes, en effet, qui relient Scutari et l'Adriatique à Prizrend et au delà passent par le pont ; jusqu'au pont en amont, des deux côtés du fleuve, soit au bas de la vallée, soit par la montagne, plusieurs sentiers conduisent aux mêmes destina- tions ; à partir du pont des Vizirs, la rive nord est si abrupte qu'aucun chemin n'y est pratiqué. Le pont sert aussi de limite aux deux vilayets de Kos- sovo et de Scutari, dont la frontière venant du Monténégro suit longtemps le Drin, puis le coupe au pont des Vizirs pour descendre droit vers le sud, épouser à peu près la frontière de la Liuma et de la Mirditia et s'incurver vers l'ouest à la hauteur de Bissac, où se trouve le point de jonction des trois vilayets de Monastir, de Kossovo et de Scutari.
Par l'aspect, la grandeur et la solidité, le travail fait penser à ces aqueducs romains dont les ruines étonnent encore les constructeurs d'aujourd'hui ; il se compose de cinq grandes arches, celle du milieu étant de colossale hauteur et les deux dernières construites sur les rives jusqu'à la montagne, de façon qu'aux plus hautes eaux les deux entrées soient assurées ; un amas de pierre dans le lit du Drin et sur les rives montrent la désagrégation causée par l'œuvre du temps ; le parapet de pierre
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DE LIUMA AU PAYS DES MI RDI TES
est déjà en grande partie emporté ; la chaussée bosselée fait alterner d'innombrables trous et des cailloux pointus qui rendent la marche des plus difficiles ; l'arc des arches est si prononcé que celui qui monte la première ne peut voir celui qui est au bas de la seconde ou de la troisième : le dos d'âne que fait le pont le lui cache complètement ; on peut estimer à 600 mètres peut-être sa longueur totale ; mais c'est moins la longueur qui donne à ce pont un aspect si caractéristique et si surprenant, que la prodigieuse hauteur où pointe, comme une sorte de voûte ogivale l'arche médiane. Ce débris du passé mérite vraiment sa renommée, d'autant plus grande que l'accès en est presque interdit.
C'est au pont des Vizirs que nous quittons la piste ordinairement suivie par les Albanais qui se rendent de Prizrend à Scutari ; nous abandonnons la vallée pour piquer droit vers le Sud et franchir l'épais bourrelet montagneux qui nous sépare de l'Adriatique. Après un instant d'arrêt de l'autre côté du pont, nous commençons l'ascension ; une côte assez rude est suivie d'un sous-bois presque plat, où le chemin se perd ; sans nos guides albanais, nous ne saurions où nous diriger ; la promenade est charmante dans la fraîcheur du matin, et le sol tendre formé d'une terre unie est élastique sous le pas du cheval ; mais bientôt apparaissent de fortes pentes, la forêt cesse, le sol change ; la terre meuble et grasse disparaît ; ce ne sont plus que rochers
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énormes, éboulis de pierres dont les éclats coupants rendent la marche à pied très pénible ; nos petits chevaux, au pied sûr comme des mulets et habitués à la montagne, avancent lentement, en tâtant le terrain à chaque instant ; les cailloux roulent sous leur marche, la montée se fait par à-coups, et tous les deux ou trois pas le cheval doit franchir une sorte de petit seuil ; le paysage est désolé ; entre les rochers quelques broussailles grillées sont la seule végétation ; nous montons ainsi de 200 mètres, altitude du pont des Vizirs, à 1 000 mètres envi- ron ; pendant quatre heures, la piste tantôt esca- lade les sommets, pour redescendre de l'autre côté, tantôt passe à flanc de coteau au hasard des pos- sibilités ; le pied des chevaux qui l'ont déjà foulée est le seul constructeur du chemin, et celui-ci passe avec hardiesse le long de précipices rocheux sur des cailloux roulants où le pied n'a aucune sécurité ; les Albanais souples et agiles s'accro- chent aux roches autant avec les mains qu'avec leurs pieds gantés de sandales de peau ~* celles-ci sont visiblement la chaussure appropriée à ce pays, où l'homme doit grimper et dévaller comme une chèvre ; à certains passages vraiment difficiles, pour traverser des éboulis rocheux, aux pentes, très accentuées, qui se prolongent au-dessous de nous de 500 ou 600 mètres, j'abandonne mon cheval à mon conducteur, et je passe à pied* accompagné d'un Albanais. Les chevaux, abandonnés à eux-
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DE LIUMA AU PAYS DES MIRDITES
mêmes suivent avec fidélité le premier d'entre eux, et toute la file descend cahin-caha en choisissant avec lenteur les passages les moins glissants.
Nous atteignons enfin la plus haute montagne de notre route, que les gens du pays appellent Kumla-tepé (1) et dont l'altitude est de 1 425 mètres, d'après la carte autrichienne : nous la contour- nons assez près du sommet ; c'est la frontière entre Liuma et Mirditia. Celle-ci se trouvait autrefois en un point situé plus au nord et appelé Kalimage (2) ; elle a été ensuite reportée ici, au pied du versant sud ; c'est dans un creux de la montagne que nous devons trouver le premier établissement mirdite.
Près du sommet, je fais halte quelques instants pour contempler le cirque des montagnes ; la vue est d'une rare beauté ; on se trouve au centre d'un amphithéâtre de chaînes, dont les plus élevées sont les plus lointaines, et l'œil peut voir vers l'est et le nord-est jusqu'à neuf plis montagneux successifs. Au nord et au nord-est, le massif albanique et monténégrin semble un immense chaos tourmenté et sans fin ; c'est le fond du tableau dont le premier plan est formé par les collines que je viens de tra- verser : elles montrent leur dos pelé et leur surface rocheuse ; on n'y aperçoit ni une maison ni utt troupeau, ni un champ cultivé, ni une source, ni un être vivant ; c'est la nature inanimée ; immédia-
(1) Cafa Kumuls, sur la carte autrichienne.
(2) Kalimnas, sur la carte autrichienne.
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tement à l'est, le Drin noir trace son lit profond, où Ton aperçoit au loin le sillage clair de l'eau qui scintille au soleil, et le dessin sombre des forêts qui tapissent le fond de la vallée. Au pied même du mont, les eaux qui y prennent leur source se divisent : le Kumla au nord court vers le grand Drin ; au sud le Fani serpente à travers la Mirditie pour se jeter dans l'Adriatique. Vers le sud-ouest, une mer de collines semble couvrir la Mirditie : ces collines basses sont tantôt rocheuses, tantôt boisées, et, par-dessus leur étendue, l'œil découvre un grand vide couvert de brume : c'est l'Adriatique : de là, l'Italie est à un jour de mer, et ici c'est l'inconnu, le pays interdit.
En suivant cette piste mouvementée, semée de mauvais pas, on se rend compte de l'immense diffi- culté que tout envahisseur rencontrerait pour sou- mettre ce pays ; deux tireurs habiles, — et l'a- dresse des Albanais est proverbiale, — suffiraient pour arrêter n'importe quelle troupe à l'un des passages difficiles, où le pied trouve à peine où se poser ; et je compare mes souvarys, dont une partie, cependant, est d'origine albanaise, mais qui sont affublés de leur uniforme, chargés d'un dolmen lourd et incommode et alourdis par des chaussures épaisses, avec ces Albanais alertes dans leur costume léger et avec leurs sandales souples : ils sautent de pierre en pierre au flanc des précipices avec l'agilité et la sûreté de pied d'un chamois ; je
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les vois parfois descendre ou monter presque à pic ; ils courent en s'agrippant des pieds et des mains, le fusil en bandoulière et, s'il le fallait, ils seraient en quelques minutes au sommet de la montagne, prêts à viser, après être grimpés par des chemins où tout autre se serait rompu le cou.
Nous descendons assez rapidement sur l'autre pente de la montagne ; les bois réapparaissent ; plusieurs sources jaillissent ; au-dessus de nous, nous apercevons, pour la première fois, des trou- peaux ; aussi nos Albanais se détachent rapidement en avant, et ils nous précèdent dans un petit groupe de maisons dont nous devinons les toits entre les arbres au fond d'un ravin. Quelques instants après, nous y arrivons à notre tour ; nous venons de quitter le pays de Liuma, et c'est le premier hameau mirdite isolé dans la forêt que nous atteignons.
Dans un bois de hêtres magnifiques, au creux d'un ravin où ruisselle un torrent dont nous avons aperçu la source à quelques centaines de mètres au-dessus, trois ou quatre bâtiments sont construits ; on a défriché un carré de 50 mètres ; tout autour une maison, une cuisine, des remises, une scierie ont été élevées ; c'est là que vit, à cinq heures de cheval de toute habitation, un riche Albanais mirdite avec sa famille ; il exploite les bois du pays et, pour les préparer, a installé ici même une scierie. J'arrive au
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moment où maîtres et serviteurs vont prendre tous ensemble le repas de midi ; ils sont là une douzaine de personnes, le chef de famille, sa femme, plusieurs enfants, des domestiques et des servantes. Le cos- tume des hommes, la présence des femmes décèlent immédiatement la tribu mirdite. Tous catholiques et ardents catholiques, les mirdites ne se distinguent des Albanais musulmans des montagnes du nord ni par le caractère, ni par le type physique, ni par le courage, l'adresse et le goût des armes, ni par l'esprit d'indépendance et la lutte opiniâtre pour défendre leur autonomie contre le Turc. Mais, parce que catholiques, ils reconnaissent à leurs femmes une situation toute différente de celle que leur accordent les musulmans. Plus de haremlik dis- tinct du selamlik, plus de vie séparée entre hommes et femmes, plus de visages voilés et de costumes cachant dans leurs replis noirs ou blancs le corps féminin. Je vois ici cinq ou six femmes en vête- ments de paysannes : leur mise diffère assez peu de celle de nos femmes de la campagne ; une jupe d'étoffe ou de grosse toile tombe courte sur les che- villes ; une ceinture assez large entoure la taille, à l'instar de celle que portent les hommes ; sur la tête, un fichu enroulé sert de coiffe, enserrant les cheveux, la nuque et les oreilles et s'attachant autour du cou.
Le vêtement des hommes se distingue de celui des autres Albanais par la veste et la coiffure ; dans
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DE KUKSA A OROSCII. DANS LE LARGE LIT DE CAILLOUX
d'une RIVIÈRE DESSÉCHÉE.
DE KUKSA A OROSCH. — UN PASSAGE DE MONTAGNE; MON CHEVAL ET MON GUIDE.
L'Albanie inconnue:
l'I. 19, Page 11«.
DE LIUMA AU PAYS DES MIRD1TES
toute la Mirditie, la petite veste d'étoffe de couleur ou de tissu brodé est remplacée par un boléro noir brodé souvent de fourrure noire ; sans doute, il y a quelques exceptions à la campagne ; mais ce vête- ment est un véritable costume national mirdite, que tout homme porte, au moins quand il revêt un vêtement de fête. La tradition dit que les Mir- dites ont adopté cette habitude depuis la mort de leur héros Scanderberg, pour porter désormais éternellement son deuil.
Quant à la coiffure, la coiffe blanche n'est pas abandonnée; mais à la campagne elle est souvent remplacée par un foulard blanc ou de couleur qui enserre la tête et se noue dans le cou, comme le portent les femmes mirdites.
A mon arrivée, l'Albanais, averti par mon escorte de Kuksa, me souhaite la bienvenue et s'engage à me faire accompagner jusqu'à Bissak, où nous devons coucher ce soir. Les Liumiotes pourront ainsi regagner leur village, sans quitter le pays de Liuma, selon leur désir et l'habitude commune ils déjeuneront ici avec nous et repartiront aussi- tôt, ayant accompli leur mission et m'ayant trans- mis à la tribu voisine.
Les femmes apprêtent le déjeuner, et nous nous installons à l'ombre des grands hêtres ; mes cou- vertures sont étendues sur l'herbe près du torrent, à côté de troncs d'arbres qui serviront de tables naturelles. Chaque femme va surveiller à tour de
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rôle les plats et les apporte. On sert d'abord le café de bienvenue et, comme nous ne sommes plus en pays musulman, on offre en même temps des alcools distillés dans la maison et faits, semble-t-il, avec du vin ; un immense plat sort du four, couvert d'une croûte dorée ; ce sont des œufs relevés avec du fromage et préparés comme une sorte de gâteau ; du beurre parfumé accompagne ce plat disposé pour une vingtaine de convives ; du fromage frais ou de l'ugurte, selon les goûts, termine le repas ; je remarque que mes hôtes boivent volontiers un mélange d'eau fraîche et d'alcool, qui sert ainsi de vin concentré. Du gros pain noir de maïs est servi abondamment et forme avec les œufs un mélange assez agréable ; avec les autres mets, son goût spé- cial et sa pâte grossière font regretter le pain de froment ou de seigle ; mais il est dans toute l'Alba- nie et dans une grande partie de la Turquie d'usage courant.
Notre halte se prolonge de midi jusqu'à deux heures. Nous partons alors chacun de notre côté, les Liumiotes retournant à Kuksa, et nous accom- pagnés de l'Albanais et d'un serviteur, continuant notre route au sud vers Bissac.
La piste traverse une région assez verdoyante, qui contraste avec la première partie de la route ; elle descend à travers des herbages et des bois de sapins et de hêtres, en franchissant un grand nombre de petits ruisseaux, qui vont se jeter dans le Fani, dont
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nous suivons à peu près le cours ; ce n'est encore qu'un torrent, mais ses eaux sont déjà assez abon- dantes ; par endroits, elles sont captées adroitement dans des rigoles de bois ou dans des canaux tracés en terre et servant à un moulin ou à une scierie ; d'heure en heure, nous apercevons une ou deux maisons, des champs cultivés et des troupeaux de bœufs et de moutons, ainsi que quelques chèvres ; ceux-ci sont conduits assez loin dans la montagne par des pâtres, dontnous voyons de-ci,de-là, les huttes primitives ; autour des fermes, des poules s'affolent de notre arrivée, tandis que des chiens aboient et que des femmes viennent offrir une cruche d'eau fraîche.
Le pays semble tout à fait tranquille ; quand nous passons à côté des maisons, des femmes regar- dent notre caravane avec un peu d'étonnement, mais sans la moindre crainte ; sur la piste, nous croisons plusieurs fois les femmes seules qui vont à leur travail ou en viennent, car elles participent autant que les hommes aux travaux des champs ; nous rencontrons une vieille femme menue et rata- tinée, portant sur le dos un énorme chargement de bois, qui la fait plier à moitié ; elle marche en sens inverse de nous et arrive à un passage d'une trentaine de mètres, si étroit, que les deux pieds ne peuvent qu'à grand'peine tenir l'un à côté de l'au- tre ; la terre humide glisse et le torrent coule à pic à 20 mètres au-dessous ; elle nous laisse passer les
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premiers ; je traverse le mauvais pas après avoir mis pied à terre et en donnant la main à un Alba- nais ; je la regarde ensuite ; sans la moindre hési- tation, de son pas lent et tranquille, elle passe comme quelqu'un qui accomplit une besogne coutumière à laquelle il ne pense point.
Le soleil va se coucher et nous continuons tou- jours à descendre, sans avoir encore atteint le fond de la vallée où le torrent devient rivière et où le village de Bissak doit se trouver, presqu'à 1 000 mètres plus bas que le sommet de Kumla- tefé ; enfin, après un coude brusque, la piste, jus- qu'alors à flanc de coteau, arrive dans la vallée ; quelques maisons apparaissent ; mais ce n'est pas Bissac ; à notre grand désappointement, nos guides albanais nous préviennent qu'il y a encore une bonne distance de chemin à parcourir ; nous pou- vons apprécier l'exactitude des informations qu'on nous a données : six à sept heures, nous a-t-on dit, séparent Kuksa de Bissak ; voilà déjà treize heures que nous sommes en route, dont onze à cheval; la nuit va tomber, et ne sommes-nous pas au bout de nos peines.
Enfin, au bout d'une heure de marche, voici Bissak ; c'est un village de quelques fermes misé- rables groupées près du lit de la rivière ; les autres maisons sont disséminées dans les hauteurs, etnous apercevons trois ou quatre taches blanches assez lointaines qui s'estompent dans la brume du soir ;
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la maison du bey et celle du curé sont encore fort loin d'ici, et ce n'est qu'à l'une des deux que nous pouvons demander l'hospitalité ; vingt minutes plus loin, un koulé d'assez mince importance est bâti au bas de la montagne, légèrement au-dessus du fond plat et caillouteux de la vallée, que le Fani doit couvrir tout entière dans ses périodes de crues. Nos Albanais entrent et nous font monter au selamlik ; mais ils reviennent très penauds ; il n'y a personne qu'un domestique ; le bey est loin dans le pays ; nous nous concertons ; les uns voudraient que nous poussions jusqu'à la cure ; mais elle est fort éloignée, et je me rends compte que le nom de Bissac s'applique à une collectivité de fermes qui s'étendent sur trois heures de route ; la nuit est presque complète, la lune n'éclaire pas le chemin, et je redoute quelque casse-cou dans le genre de ceux que nous venons de traverser. Aussi je décide de passer